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Christine Polis, l’âme des marionnettes

Des bijoux d’une précision incroyable

© Charlotte Désigaud

Comme il est beaucoup question de stop-motion dans ce numéro, donnons la parole à une marionnettiste ! Native de Verviers, Christine Polis est spécialisée dans la fabrication de marionnettes pour le cinéma d’animation. De Panique au village en passant par L'Île aux chiens de Wes Anderson ou Ma vie de Courgette, on a voulu en savoir plus sur son métier et ses différentes facettes.

Quel a été votre parcours ?

J’ai commencé par des études d’illustration à Saint-Luc à Liège. Ça me plaisait, mais je me souviens aussi de ma frustration de ne pouvoir choisir qu’une seule image pour illustrer une histoire. J’ai découvert l’animation via L'Étrange Noël de monsieur Jack (1993) : captivée, je me repassais la cassette vidéo image par image pour comprendre la façon de faire ! A la même époque, j’ai vu un documentaire sur Guionne Leroy, une animatrice qui sortait de La Cambre. Il y avait un intérêt médiatique car c’étaient les débuts de la 3D, et elle avait été recrutée par John Lasseter pour Toy Story car son court-métrage de fin d'études était en 3D. C’est comme ça que j’ai décidé de m’inscrire en animation à La Cambre.


Qu’avez-vous appris à La Cambre ?

À l’époque, on travaillait en pellicule 16 mm, on avait même appris à s'habiller en noir pour ne pas faire de reflets à l’image. C'était un autre temps ! J’ai surtout appris à être débrouillarde, à aller au fond des choses, et à chercher moi-même tout ce dont j’ai besoin pour réaliser un film de A à Z. Que ce soit de l’animation en volume, en 3D ou en dessin, tu apprends à tout faire : réalisation, technique, éclairage… Ça permet aussi de savoir vers quoi tu as envie de te spécialiser après.


Et en quoi vous êtes-vous spécialisée ?

Dans la fabrication de marionnettes pour le stop-motion. Sculpture, moulage, armature… tout ce qui est nécessaire pour l'élaboration. Je fais aussi beaucoup d’accessoires techniques, comme pour Panique au Village ou Earwig de Lucile Hadzihalilovic : des accessoires qui ont une fonction, qui doivent faire quelque chose en plus d’être esthétiques.


Stop-motion, 3D, dessin : les trois principaux différents types d'animation ?

Ce sont les trois grandes lignes, oui. Il y a aussi l'animation en banc-titre, un mélange de stop-motion et de dessin, sur des vitres superposées. Pour la petite histoire, avant on appelait le stop-motion “animation en 3D”, car la 3D par ordinateur n’existait pas. Quand celle-ci et arrivée, ça créait la confusion ! Aujourd’hui on appelle le stop-motion “animation en volume”.



© Charlotte Désigaud

Ce que vous préférez dans votre travail ?

Concilier l’esthétique et le fonctionnel : créer quelque chose de beau, qui fonctionne aussi techniquement, ça me fascine. Je fais de la sculpture à côté, c'est peut-être ça qui m'attire. J’aime le travail en équipe sur un film aussi, contrairement à la sculpture qui est solitaire. On apprend les uns des autres, c’est une chouette dynamique collective.


Et ce que vous aimez le moins ?

Je suis actuellement sur le tournage Sauvages, le nouveau film de Claude Barras (Ma vie de Courgette) en Haute-Savoie, où je gère le département armatures avec mon compagnon Benoît Polvèche, et on est tout le temps dans des tableaux Excel d’estimations... je dirais que c’est ça que j’aime moins (rire) ! Ou quand je passe du temps à faire une armature et qu’elle ne fonctionne pas. Des petits problèmes du genre, mais rien de grave. On fait quand même un chouette métier.


Est-ce facile d’en vivre ?

Malheureusement on ne devient pas riche avec des marionnettes. C’est un métier où on bouge beaucoup à l’étranger, mais qui a aussi beaucoup de périodes « sans ». D’où l’importance du statut d’artiste. Un tournage de long-métrage en prises de vues réelles dure en moyenne un mois ou deux. En animation, c’est bien plus long ! Entre la fabrication et le tournage, tu es parfois parti pour un an et demi… Heureusement avec mon compagnon on a la chance de travailler ensemble, sinon ça peut être compliqué.


© Charlotte Désigaud

Quelles différences entre travailler sur des gros films américains comme L'Île aux chiens de Wes Anderson, et des productions françaises ou belges comme Ma Vie de Courgette ou Panique au Village ?

Le nombre de personnes, déjà : sur L'Île aux chiens on était environ 700, sur Ma Vie de Courgette on était 50… et sur Panique, encore moins ! Sur Ma vie de Courgette, je faisais principalement les armatures pour marionnettes, mais j’ai aussi travaillé dans d’autres départements. Ensuite sur le tournage je gérais aussi ce qu’on appelle l'hôpital des poupées : il faut une équipe pour les réparer si elles cassent, les entretenir. Autant sur Courgette je touchais à tout, autant sur L'Île aux chiens, c’était impossible : c’est une grosse machine, les départements sont très séparés, et c’était un travail énorme, il y avait environ quatre-cents marionnettes ! Pendant presque un an et demi je n’ai fait que des armatures - mais alors des armatures super. On utilisait des mécanismes pour faire plisser les yeux, faire bouger les sourcils, le dessus des joues... c'étaient des petits bijoux d’une précision incroyable. C’était un autre niveau, un autre budget aussi, j’ai beaucoup appris. Par contre, c’était impossible d'être sur le tournage après, notre département a travaillé jusqu'à un stade avancé du tournage. Pour l’anecdote, une partie de l'équipe de L'Île aux chiens est sur le tournage de Claude Barras actuellement, et c’est vraiment chouette de se retrouver, parce que ce métier c’est aussi des belles rencontres, et c’est important quand on est aussi longtemps loin de chez soi. Tu peux aller dans n'importe quel pays faire un film d'animation, et il y aura toujours quelqu’un que tu connais.


C’est comment de découvrir les films sur lesquels vous avez travaillé ? Le résultat correspond à vos attentes, ou avez-vous parfois des surprises ?

Au premier visionnage, je vois surtout les scènes en termes d'événements qui se sont passés sur le tournage : tel problème qu'on a eu, telle blague... Je ne vois pas tout de suite l'histoire. Mais c'est sûr que c'est quand on voit le film en entier qu'on comprend la cohérence – pendant la fabrication, on est tellement le nez sur chaque détail... Pour L'Île aux chiens on n’avait pas beaucoup d'idée du résultat, vu qu'on n'était pas sur le tournage, donc c'était plutôt la surprise totale – une bonne surprise d'ailleurs, c'était magnifique. Pour Ma vie de Courgette j’avais déjà vu énormément des scènes en amont, mais la surprise était d’être tout aussi émue une fois devant le film terminé.




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