Critique : Le Petit Nicolas de Benjamin Massoubre & Amandine Fredon

Qu'est-ce qu'on attend pour être heureux ?

© O'Brother

Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux. Dans ce sous-titre poétique réside peut-être déjà la plus belle question que pose le film. Une interrogation qui parcourt ce Petit Nicolas animé, récompensé du Cristal au festival d’Annecy 2022, la plus grande distinction de l'animation européenne. Cosigné de la plume d'Anne Goscinny, scénariste et fille de l'auteur, et réalisé par le duo Amandine Fredon et Benjamin Massoubre, Le Petit Nicolas a tout pour séduire les fans de son œuvre originale, tout en étant la meilleure porte d'entrée vers cette œuvre plurielle du siècle dernier.

Car le vingtième siècle, et son atmosphère tour à tour trépidante, morbide et insouciante, donne tout son sel à cette histoire entre biographie et rêverie. D'une part, nous plongeons dans la rencontre entre Jean-Jacques Sempé et René Goscinny, tandis que de l'autre, les aventures du Petit Nicolas se créent sous nos yeux, nourries par le vécu de ces deux auteurs-protagonistes devenus légendes. Une structure et une narration qui nous renvoient aux premiers moments du cinéma d'animation, lorsque les clowns surgissaient des encriers et que les petites souris serraient la main de leur créateur, eux aussi passés à la postérité. Loin d'être transformés en icônes inaltérables, le film dépeint les deux artistes comme des humains pétris de contradictions, puisant dans leur quotidien, dans leur passé et dans leurs enfances respectives pour coucher sur la page ce petit bonhomme de papier, qui prend vie sous les pinceaux numériques de l'animation moderne. Une technique hautement fidèle au dessin de Sempé, un réel délice que l'on découvre au détour d'une feuille, au bout d'un crayon. Et alors que les personnages s'animent sous nos yeux, alors que les décors se transforment au gré des mots, des blagues et des traits d'inspiration, le cinéma d'animation prouve une nouvelle fois sa capacité unique à transmettre l'âme du réel, déjà encapsulée dans les géniales idées du duo.

© O'Brother

Le Petit Nicolas, d'abord idée, devient créature de papier avant de s'imprimer sur l'écran. Autour de lui se développe un univers de rires, de rencontres, de conflits et de terreurs irrationnelles, véritable miroir grossissant de ce qu'est la fascinante aventure de l'enfance, avec ses hauts et ses bas. De personnage, le petit garçon devient compagnon et confident de ses auteurs, un ami qui leur veut du bien. Et le film d'en profiter pour raconter des histoires, toujours plus d'histoires, comme si le réel n'était au final qu'une pâle facette de ce que pouvait être la vie, et que les plus beaux récits se cachaient au cœur du quotidien. Pour Nicolas, cette vie qui s'écrit au gré des pages est une perpétuelle recherche de bonheur, du plus bel instant. Les premiers amis, les premiers voyages, les premières frustrations et les premiers déboires, tous vécus avec l'intensité de la jeunesse. Un nouveau jouet devient le prétexte aux plus grandes fables, et une nouvelle rencontre le début de la plus belle des histoires. Le tout, condensé en une seconde qui s'écrira sur les pages de Sempé par la synthèse du dessin, tandis que l'animation ouvre aux spectatrices et spectateurs de tous âges les portes de l'imaginaire derrière le papier.


Si Le Petit Nicolas n'évite pas tous les écueils du biopic, avec parfois quelques scènes tire-larmes, sa sincérité et son humanité font du film une plongée douce et sensible dans ce que fut le quotidien créatif des deux hommes. Une vie de défis, de conflits et d'obstacles, caractéristique de l'âge adulte, où Nicolas devient confident autant que force pour survivre. Profondément humaine, cette œuvre pleine de vie parle aussi de la mort, et de ce qu'on laisse derrière soi. Et Sempé, alors que Goscinny vient de disparaître un triste jour de 1977, d'avoir cette réplique : "grâce à toi Petit Nicolas, nous resterons en vie, car toi tu ne vas jamais mourir". Une réflexion qui synthétise l'œuvre et fait écho à son titre, nous rappelant les beautés de l'existence tout autant que notre finitude. Dès lors, qu'attendons-nous pour être heureux ?


RÉALISÉ PAR : AMANDINE FREDON ET BENJAMIN MASSOUBRE

AVEC : LAURENT LAFITTE, ALAIN CHABAT ET SIMON FALIU

PAYS : FRANCE / LUXEMBOURG

DURÉE : 82 MINUTES

SORTIE : LE 12 OCTOBRE