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Critique : Le Temps d'aimer, de Katell Quillévéré

La profusion des sentiments

© Cinéart BE

Contrairement à la tragédie, souvent reconnue pour sa valeur morale et la grandeur de ses personnages, le mélodrame a longtemps été déconsidéré par la critique, qui n’y voyait que des récits niais et excessifs voués à provoquer des larmes chez un public précisément venu dans ce but. Ainsi, les protagonistes des mélodrames ne seraient que des innocents au cœur pur auxquels il arriverait les pires injustices et les plus violents malheurs, le tout avec une exacerbation des sentiments kitsch et peu subtile. Malgré beaucoup de mauvais films, certains maîtres ont su pourtant emmener le genre vers les cimes du grand cinéma populaire, comme John M. Stahl ou Douglas Sirk. Le Temps d’aimer fait explicitement référence au second, le titre étant un hommage à l'une de ses plus grandes œuvres : Le Temps d’aimer et le temps de mourir. Un lourd héritage dont le film se montre souvent digne.


Le quatrième long-métrage de la réalisatrice Katell Quillévéré, après les remarqués Suzanne et Réparer les vivants, déploie son intrigue à la fin des années 40, dans une France encore meurtrie par les stigmates de la Seconde Guerre mondiale. C’est dans ce contexte que Madeleine, mère d’un petit garçon et serveuse dans un restaurant en bord de mer, fait la rencontre de François, universitaire bourgeois féru d’histoire et de littérature. Chacun garde un lourd secret qui va servir de ligne de conduite à une ambitieuse saga s’articulant sur plus de vingt ans.


Le long-métrage est d’abord l’occasion de renouer avec un certain savoir-faire classique : le soin apporté à la reconstitution et aux costumes se conjugue avec une jolie fluidité dans la mise en scène, qui donne une grâce inattendue aux échanges et aux différents sauts de temporalité. Devant la caméra, malgré le maquillage parfois questionnable, Anaïs Demoustier et Vincent Lacoste offrent des prestations très convaincantes et parviennent à saisir les passions enfouies qui animent leur personnage, formant un couple ambigu aux rancœurs complexes.


Si la forme paie donc son tribut aux mélodrames historiques à l’ancienne, c’est dans l’écriture que Katell Quillévéré et son scénariste Gilles Taurand tirent leur épingle du jeu. Le Temps d’aimer surprend souvent par la richesse et la modernité de ses thématiques : homosexualité, maternité, racisme et liberté sexuelle dans le couple sont ainsi approfondis au sein d’un récit qui se montre plus sensuel et sombre que prévu. À ce titre, la citation directe de l’auteur Stefan Zweig, fin explorateur des sentiments humains, dévoile l’ambitieuse note d’intention de Quillévéré. Certes, le long-métrage frôle avec les mauvais côtés du mélodrame, accumulant dangereusement les péripéties et le pathos dans son dernier acte, quitte à perdre parfois l’émotion. Il n’en reste pas moins que le film montre avec une étonnante noirceur la manière dont la société nous cloisonne et gouverne nos velléités, jusqu’à une conclusion suspendue qui nous fait espérer que les malheurs cessent et qu’advienne enfin ce fameux temps d’aimer, en toute liberté.



RÉALISÉ PAR : KATELL QUILLÉVÉRÉ

AVEC : ANAÏS DEMOUSTIER, VINCENT LACOSTE, MORGAN BAILEY

PAYS : FRANCE, BELGIQUE

DURÉE : 125 MINUTES


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