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Critique: Napoléon de Ridley Scott

L’Histoire désincarnée


© Sony

Avec Napoléon, Ridley Scott signe son 28ème long-métrage, et le troisième en seulement trois ans. Ce projet de biopic historico-épique traînait dans les tiroirs du cinéaste britannique depuis plusieurs années, et il aura fallu attendre le soutien financier d’une plateforme de streaming (Apple TV) pour le concrétiser. On comprend aisément ce qui a pu intéresser le réalisateur de Gladiator dans la figure de Napoléon Bonaparte. Outre l’argument commercial du produit d’appel « Napoléon », c’est surtout le potentiel éminemment visuel et dramatique de la vie de l’empereur qui frappe au premier visionnage : le faste des décors et des costumes reconstitués, la dimension spectaculaire des grandes batailles du 19ème, la liaison amoureuse tumultueuse, les complots politiques, tout y est a priori cinématographique. Et la promotion du film reposant essentiellement sur des arguments quantitatifs (jusqu’à 11 caméras utilisées simultanément pour les grandes séquences de batailles, la présence de milliers de figurants, les plateaux de tournages gigantesques et les reconstitutions faramineuses) enfonce le clou : « vous en aurez pour votre argent ! ». Le film tombe malheureusement dans les écueils auxquels on pouvait s’attendre d’un blockbuster historique à gros budget, mais parvient tout de même à produire ici et là des séquences réellement dignes d’intérêt, notamment dans la caractérisation étonnante qu’il propose du personnage de Napoléon, interprété par un Joaquin Phoenix peu inspiré.


Le scénario du film, construit comme un rise and fall, narre l'ascension du jeune Napoléon Bonaparte dans l'appareil d'État français, de la bataille de Toulon qui le propulse dans les hautes sphères militaires et politiques, jusqu'à sa déchéance et son exil forcé sur l’île de Sainte-Hélène après sa défaite à la bataille de Waterloo. Ridley Scott et son scénariste David Scarpa ont pensé le film comme une plongée immersive au cœur des événements historiques majeurs qui ont jalonné la vie de Napoléon, mais font à cet égard preuve d’un rapport à l’Histoire souvent dématérialisé et, en ce sens, typiquement hollywoodien. Le temple étatsunien du divertissement a en effet pris pour habitude de passer les grands évènements historiques à la moulinette du récit fictionnel pour en extraire un matériau purement spectaculaire et narratif, et d’en évacuer tous les éléments superflus au regard des dogmes scénaristiques. Dès lors, la complexité des événements est négligée au profit d'une vision abstraite et simplifiée du passé.


© Sony

Napoléon constitue de ce point de vue un cas d’école. Les agents de l’histoire se limitent dans le film, outre le couple Napoléon-Joséphine, à une poignée de figures célèbres désincarnées (Robespierre, Marie-Antoinette, Alexandre 1er) ou stéréotypées (Wellington), uniques dépositaires du déroulement de l’histoire ; le reste de la population étant représentée tantôt comme une masse criarde indifférenciée, tantôt comme de la simple chair à canon pour empereur mégalo. Les événements historiques sont quant à eux arrachés du réseau de causalités dans lequel ils s’inscrivent et réduits à une poignée de symboles (Marie-Antoinette décapitée, Moscou incendiée, Robespierre suicidé) - leur reconstitution ressemble dès lors souvent à la simple mise en image d'un manuel scolaire d'histoire. Seules certaines séquences de batailles parviennent, par leur gigantisme et leur brutalité, à éviter cet écueil en agrippant les sens du spectateur. Enfin, cette abstraction qui caractérise le film trouve peut-être son expression la plus évidente dans le fait, a priori anecdotique et explicable par des impératifs de production, que la langue employée par Napoléon et ses compatriotes est l’anglais et non le français – si quelques minutes sont nécessaires pour s’adapter, on ne s’y fait jamais vraiment.


L’absence de matérialité des circonstances historiques dans lesquelles évolue le Napoléon de Scott est problématique dans la mesure où elle limite la caractérisation du personnage à des données strictement psychologiques. Ce n’est pas par l’interaction avec son environnement que le personnage se révèle, mais uniquement par l’expression arbitraire de son tempérament inné. C’est pourtant dans le portrait psychologique qu’il esquisse de l’empereur conquérant que le film est le plus réjouissant. Sous la plume de Scott et Scarpa, Napoléon est présenté comme ambitieux mais puéril, épris de pouvoir mais souvent assoupi, distrait, voire apathique. Le personnage flirte même parfois avec le burlesque, comme dans cette séquence où Napoléon se fait pourchasser par une horde d’hommes politiques en colère ; ou encore au début de la bataille de Toulon, quand Napoléon, après avoir difficilement pris le dessus sur sa peur panique, se lance à l’assaut du fort assiégé par les Britanniques, pour être stoppé net par un boulet de canon qui déchiquette son cheval. C’est sans doute dans ces moments (trop peu nombreux) qui passent par le corps du personnage (et de l’acteur) que celui-ci existe le plus pleinement à l’écran.


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Finalement, c’est surtout sous l’angle (psychologique) de sa liaison affective avec Joséphine que Ridley Scott décide d’explorer l’intimité de l’empereur. Pour rendre compte de l’obsession quasi maladive que Napoléon nourrit pour Joséphine, le réalisateur superpose en voix off des extraits passionnés provenant des célèbres échanges épistolaires du couple aux séquences de conquête. Dans cette relation de domination à géométrie variable, Napoléon se révèle particulièrement vulnérable et maladivement jaloux. Si ce décalage entre l’hubris de la conquête et la fragilité intime de la passion amoureuse produit son effet, il pèche par simplisme : en deux heures et demie de film, on aurait aimé explorer d’autres facettes du personnage.


Ridley Scott reconduit finalement un topos récurrent du cinéma grand public occidental, celui qui favorise la simplification du déroulé narratif et le psychologique au détriment du matérialisme et de l’incarnation des situations. On espère que la director’s cut du film, qui sortira bientôt sur Apple TV, et qui devrait dépasser les quatre heures de métrage, palliera certains défauts du film en étoffant l’exploration de son personnage principal, et en ajoutant un peu de substances aux événements historiques auxquels il prit part.



RÉALISÉ PAR : RIDLEY SCOTT

AVEC : JOAQUIN PHOENIX, VANESSA KIRBY

PAYS : GRANDE-BRETAGNE, USA

DURÉE : 158 MINUTES

SORTIE : LE 22 NOVEMBRE


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