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De Godzilla à Oppenheimer, la menace nucléaire au cinéma


© Columbia Pictures

Avec la sortie d’Oppenheimer cet été, Christopher Nolan signe le retour d’une thématique aussi fascinante qu’effrayante en revenant aux origines de la bombe atomique. Simple attrait scientifique ou symptôme d’un climat de tension grandissant ? Remontons les aiguilles de “l’horloge de l’apocalypse”* pour voir comment le rapport du 7ème art aux armes de destruction massive oscille entre témoignages, récits d’anticipation pessimistes ou ressorts dramatiques au service du divertissement.


La douloureuse catharsis japonaise


Plus haut qu’un building, la peau aussi écailleuse qu’un dinosaure et caractérisé par son fort appétit pour la destruction de villes, Godzilla a durablement marqué le cinéma japonais dès sa première apparition en 1954. Le film d’Ishirō Honda dresse le portrait d’un Japon traumatisé par les bombardements de Hiroshima et Nagasaki neuf ans plus tôt. Réveillée par des essais nucléaires sous-marins, la créature préhistorique matérialise la peur des Japonais face à la bombe atomique et interroge le rapport de l’humain face aux armes de destruction massive. Une réflexion à des années-lumière du remake américain réalisé par Roland Emmerich en 1998, qui popularisa le kaiju** en Occident après lui avoir retiré la quasi-intégralité de son matériau symbolique au profit d’une surenchère bas-de-plafond.


Dans une approche réaliste, le grand Akira Kurosawa a mesuré l’impact des traumatismes des habitants de l’archipel dans Vivre dans la peur (1955). Un long-métrage humaniste mais non dénué de noirceur sur un industriel qui, obsédé par les souvenirs de la bombe atomique, veut sauver sa famille d’un hypothétique holocauste nucléaire en fuyant au Brésil. Cette mémoire qui hante, on la retrouve également dans le chef-d'œuvre d’Alain Resnais, Hiroshima, mon amour en 1959 avec la rencontre fusionnelle entre un architecte japonais et une actrice française, où chacun souffre autant des souvenirs que de l’oubli.


Vent de terreur en Occident


À peine sortie de la Seconde Guerre mondiale, la planète se divise. Après la funeste démonstration américaine, la course à l’armement nucléaire bat son plein entre les deux blocs, instaurant un climat paranoïaque dont les effets se font ressentir dans le cinéma occidental.


En 1962, la crise des missiles de Cuba conduit le monde au bord de l’affrontement nucléaire. Un événement majeur qui a inspiré le culte Docteur Folamour (Stanley Kubrick) et l’injustement boudé Point limite (Sidney Lumet) sortis à quelques mois d’intervalle en 1964. Tous deux abordant une potentielle perte de contrôle des États sur leur arsenal nucléaire, fruit d’une aberration dans le système. Si le premier est une satire grinçante dénonçant l’inconscience et la puérilité des responsables politiques et des généraux, le second en est son pendant réaliste. Un thriller psychologique glaçant sous forme de huis clos à l’issue fataliste.


Une fois la guerre nucléaire lancée vient l’impact sur les populations civiles. Tandis que Le Dernier Rivage (Stanley Kramer, 1959) prend le temps de suivre les derniers instants des seuls survivants d’une apocalypse atomique causée par la troisième guerre mondiale, la télévision et le cinéma britannique optent pour une approche d’une radicalité hors du commun. La BBC commande à Peter Watkins un documentaire-fiction sur les conséquences d'une potentielle explosion atomique sur le sol anglais. Jugé trop crédible, La Bombe (1965) ne sera finalement pas diffusé. Près de vingt ans plus tard, la chaîne anglaise retente le pari avec le téléfilm Threads (Mick Jackson, 1984). Un traumatisme de représentation de la catastrophe, suivant le destin de deux familles de Sheffield avant, pendant et après des tirs de missiles. En plus d’illustrer à l’écran l’hiver nucléaire***, il s’intéresse aux impacts économiques, sociaux et sanitaires qu’une telle crise pourrait causer, offrant à l’être humain la mort ou un retour à l’âge de pierre dans des paysages désolés.

© Toho Co.

On se détend ?


À défaut de disparaître, le rapport à la menace nucléaire s’apaise à partir de la chute de l’URSS en 1991. Joe Dante revient même avec une certaine nostalgie à la Guerre Froide pour rendre hommage au cinéma de genre des 50’s avec Panic à Florida Beach (1993), une comédie tendre et inventive se déroulant pendant la crise des missiles à Cuba. L’évocation de la bombe atomique au cinéma (du moins hollywoodien) sert désormais plus de prétexte à la tension dramatique de films de sous-marins comme lors du duel psychologique entre Gene Hackman et Denzel Washington dans l’efficace USS Alabama (Tony Scott, 1995) ou K-19 : Le Piège des profondeurs (Kathryn Bigelow, 2002). Il en est de même dans le cinéma d’action “traditionnel”, qui n’associe plus forcément la menace à un pays mais à la peur plus contemporaine du terrorisme comme dans Broken Arrow (John Woo, 1996), Le Pacificateur (Mimi Leder, 1997) ou encore La Somme de toutes les peurs (Phil Alden Robinson, 2002).


Kurosawa, quant à lui, reviendra une ultime fois sur ce sujet dans son avant-dernier film, Rhapsodie en août (1991). Une œuvre intime à travers l’histoire d’une grand-mère originaire de Nagasaki, hésitant à rejoindre son frère à Hawaï dans les années 90. Le maître y dévoile une facette plus apaisée sous forme de devoir de mémoire, comme le signe d’un Japon qui panse ses plaies causées par l’un des plus grands massacres du 20ème siècle.


Une menace plus si menaçante?


Toujours utilisée dans les blockbusters (World War Z, The Avengers, The Dark Knight Rises, etc.), l’apparition de la bombe atomique au cinéma se banalise en ce début de siècle, voire disparaît comme c’est le cas dans la nouvelle série d’animation Netflix Godzilla: l’origine de l’invasion (2021), tirant un trait sur l’identité même du personnage. Peut-être est-elle moins d’actualité que d’autres problématiques majeures qui ont bénéficié de plus d’espace sur les écrans récemment : le réchauffement climatique, l’érosion des modèles démocratiques ou encore la perte de contrôle sur les intelligences artificielles et les machines semblent préoccuper davantage.


Sans pour autant tomber dans la psychose, les tensions sont toujours présentes, la rhétorique menaçante de Vladimir Poutine et les intimidations nord-coréennes le montrent entre autres. Hasard du calendrier ou non, mais avec la sortie d’Oppenheimer de Christopher Nolan cet été et une “horloge de l’apocalypse” qui affiche minuit moins 90 secondes, le cinéma a-t-il de nouveau à coeur de mettre en scène ce péril ?




* Horloge conceptuelle créée en 1947 par le Bulletin of the Atomic Scientists of Chicago, composé de scientifiques à l'œuvre sur le Projet Manhattan, à l’origine de la première bombe atomique. Plus l’horloge s’approche de minuit, plus le monde serait exposé à une potentielle apocalypse liée aux armes de destruction massive, aux réchauffement climatique, etc.

** Terme japonais désignant les monstres géants attaquant la population dans les films de genre “kaijū eiga”.

*** Nom donné à un hypothétique refroidissement et assombrissement de la surface de la Terre suite à une guerre nucléaire massive.

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