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Dossier films de monstres géants

Dernière mise à jour : 9 avr.

Un retour en grâce ?


On assiste depuis une dizaine d’années à une résurgence du film de monstres géants. La sortie récente de Godzilla Minus One et celle, imminente, de Godzilla x Kong: : Le Nouvel Empire sont l’occasion de revenir sur ce genre particulier et son évolution, entre continuité et réinvention.


Un singe gigantesque qui escalade l’Empire State Building, pourchassé et finalement abattu par des hommes en panique. Un lézard géant qui émerge du fond de l’océan pour ravager les côtes japonaises, presque invincible, vaincu par une arme aussi terrifiante que lui. Deux synopsis, deux grands classiques du film de monstres géants : le King Kong de 1933, réalisé par Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack, et le Godzilla de 1954, qu’on doit à Ishirō Honda. Un long-métrage américain et un japonais, deux pays qui vont chacun développer leur propre rapport aux créatures titanesques et à la science de les montrer sur grand écran.

Même si ces géants sont tous les deux des étendards du divertissement grand public, leur genèse respective va structurer, jusqu’à aujourd’hui, la manière dont ils parlent du monde.


King Kong est issu de l’imaginaire pulp des années 1920 et 1930 : on découvre le roi des singes sur une île exotique menaçante, début du récit d’aventure par excellence. Puis l’orgueil et l’avarice pousseront ses découvreurs à l’enchaîner et le transporter à New York pour en faire une attraction, avec les conséquences qu’on connaît. Si Kong est une métaphore de l’humanité, c’est celle de sa double nature bestiale : la plus profonde, liée à la violence et au désir (vision fortement datée qui s’incarne dans la relation qu’il développe avec la jeune femme qu’il « kidnappe ») et celle qu’on découvre dans une civilisation occidentale qui n’est qu’une autre forme de jungle.


Pour sa part, le Godzilla original, naît pendant la grande réflexion du cinéma japonais autour de la Seconde Guerre mondiale. La créature quasi-divine mute à cause des radiations et symbolise, par ses destructions arbitraires et sa résistance presque totale, la guerre et sa plus terrible manifestation : l’anéantissement d’Hiroshima et Nagasaki. Il est frappant de constater que le ton des deux films est, déjà, très différent et que le grand spectacle se conjugue avec l’état de leurs pays respectifs : l’insouciance et puis la crise aux États-Unis avec la Grande dépression, la reconstruction et les cicatrices mal refermées de la Guerre mondiale au Japon.



Franchise, réinvention… et retour à la franchise


Ces deux figures mythiques devaient fatalement conduire à une exploitation sur le long terme et à la construction de franchise. Si, on compte une demi-douzaine de films King Kong entre 1933 et 2005, la série des Godzilla en comprend presque une trentaine entre 1954 et 2004 ! À noter d’ailleurs qu’Ishirō Honda a réalisé, dès 1962, un King Kong contre Godzilla. Bien avant les blockbusters d’aujourd’hui, la réunion des deux monstres sacrés semblait déjà évidente.


Du côté américain, le renouvellement se fait attendre. Il y a bien la tentative de Roland Emmerich qui, en 1998, est le premier à faire débarquer Godzilla dans une grosse production américaine. Il essaie de le transformer en catastrophe naturelle… et ce sera bien le cas, puisque le film est un échec commercial et est surtout considéré comme une des pires adaptations de la créature. Pour King Kong, le remake éponyme de Peter Jackson en 2005 ne dépasse pas le statut de la reproduction fidèle et très léchée. La renaissance du genre ne vient finalement pas de sa franchise centrale mais d’un univers original : Pacific Rim de Guillermo Del Toro en 2013. Le long-métrage importe de nombreux visuels et codes provenant du cinéma japonais. Surtout, son réalisateur travaille un nouveau rapport d’échelle : nous assistons à des combats extraordinaires, il faut que la caméra rende compte de la différence entre la taille humaine et celle des monstres. Si le film se concentre sur l’action et se montre assez pauvre thématiquement, il ouvre la voie à un traitement plus sérieux, des effets visuels plus réalistes et à un traitement premier degré des monstres géants aux États-Unis.



C’est le Godzilla de Gareth Edwards, arrivé un an plus tard, qui concrétise le renouveau créatif. Là aussi, le cadrage travaille à rendre à la créature son gigantisme. Godzilla n’est pas une menace parmi d’autres, il est incommensurable. En choisissant de ne dévoiler ses atouts que petit à petit, le réalisateur joue avec les attentes de son public, quitte à le frustrer d’abord pour rendre ensuite les séquences spectaculaires vraiment mémorables. Cette approche revivifie un genre un peu moribond sans réussir à convaincre tout à fait : le film marche, mais pas assez… Et les studios hollywoodiens rebasculent dans la franchisation avec des films moins marqués par une vision d’auteur : néo-pulp avec Kong: Skull Island en 2017, action frontale dans Godzilla 2 : Roi des monstres en 2019 et bien sûr choc des univers avec les deux films de la série des Godzilla vs Kong en 2021 et en 2024.


Shin Godzilla : la révolution


Du côté japonais, le kaijū eiga (textuellement, cinéma de monstres) se décline jusqu’au début des années 2000 dans de nombreux films très généreux et débridés, dont l’esthétique peut cependant paraître chaotique, notamment avec l’arrivée d’effets numériques parfois anarchiques et au rendu pas toujours très propres. Après le bien nommé Godzilla: Final Wars en 2004, la société de production Tōhō fait une pause. Les producteurs décident de négocier un contrat avec les studios américains, leur permettant d’exploiter la franchise Godzilla tout en la relançant en parallèle au Japon. Pas d’univers connectés mais bien deux processus industriels et créatifs séparés. C’est ainsi qu’arrive en 2016 une petite révolution : Shin Godzilla (ou Godzilla Resurgence), réalisé par Hideaki Anno et Shinji Higuchi.


Transposant l’histoire du premier Godzilla au Japon contemporain, le film crée cette fois un parallèle entre la créature et la catastrophe nucléaire de Fukushima. Non content de mettre en avant l’action et des scènes de destructions parmi les plus impactantes de cette dernière décennie, il décrit précisément l’incapacité des autorités japonaises à agir, leurs atermoiements, voire leur incompétence. Plus encore que l’original, Shin Godzilla arrive à atteindre l’équilibre parfait entre divertissement et sous-texte, grâce à des effets spéciaux hybrides particulièrement réussis et ce malgré une prise de risque considérable, notamment dans la représentation de Godzilla, présenté d’abord avec un design numérique très voyant puis au contraire avec un travail de texture type maquette à l’ancienne. Il est regrettable que le film ne soit pratiquement pas sorti dans les salles hors du Japon.



Succès public et critique dans son pays d’origine, Shin Godzilla a ouvert une nouvelle ère du kaijū eiga et a été suivi par un nouveau coup d’éclat, à la fois plus classique et plus surprenant. Godzilla Minus One du cinéaste Takashi Yamazaki, sorti fin 2023, revient à une formule de divertissement assumée en mêlant action et film de guerre historique. Il parvient surtout l’exploit de percer le plafond de verre du cinéma américain, qui empêche en général les films étrangers de réaliser des performances dans ses salles. Diffusé assez largement aux États-Unis, il y a récolté une part considérable de ses recettes. Mieux, il vient de remporter, au nez et à la barbe des grands studios hollywoodiens, l’Oscar des meilleurs effets visuels. Un miracle, ce Minus One ? Certes, il a coûté bien moins cher qu’un poulain de l’écurie Marvel mais il faut rappeler que les coûts de production sont moins élevés au Japon et surtout que les équipes créatives y subissent des rythmes de travail déplorables.


Exploitation et belles promesses 


Les deux bouleversements que sont Shin Godzilla et Godzilla Minus One vont certainement impacter la manière de produire les films de monstres géants. Va-t-on voir plus d’interprétations d’auteurs et de métaphores renouant avec les thématiques du monde contemporain ? Va-t-on assister à une réflexion de l’industrie américaine sur sa tendance à déréaliser l’action et à traiter un peu légèrement la qualité visuelle de ses productions ? Et les films japonais vont-ils, peu à peu, gagner la place qu’ils méritent dans la distribution internationale ? Plus important peut-être : des nouveaux monstres vont-ils apparaître sur nos écrans ? Les guerres, la crise environnementale, le capitalisme rapace… les sujets ne manquent pas et cherchent toujours de nouveaux avatars, sous forme de créatures gargantuesques.




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