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Hasan Hadi pour Le Gâteau du président : "Je pense que c’était en quelque sorte ma thérapie d’enfance”

Récompensé l’année dernière à Cannes pour Le Gâteau du président, le cinéaste irakien revient avec nous sur son premier long-métrage, en salles ce 27 mai, une oeuvre aussi poétique que politique.



Questionner ses souvenirs d’enfance


Des œufs, du sucre, de la farine, un peu de levure : voilà tout ce dont Lamia, neuf ans, a besoin pour le gâteau qu’elle doit confectionner à l’occasion de l’anniversaire de Saddam Hussein. Plus facile à dire qu’à faire dans l’Irak des années 1990, sous le joug du dictateur et frappé par les sanctions internationales. Surtout quand l’argent manque, comme c’est le cas pour l’écolière et sa grand-mère. Hasan Hadi en sait quelque chose : il a grandi à la même époque, dans la même région, et a lui-même été confronté à ce rituel. Son premier long-métrage n’est pourtant pas autobiographique, même s’il s’inspire de ses "souvenirs fragmentés" et qu’il confie "qu’il y a un peu de lui-même dans chaque personnage". Plus qu’un simple retour sur sa jeunesse, ce film est pour le cinéaste une manière de "faire en quelque sorte [sa] thérapie d’enfance", en interrogeant ses souvenirs de cette époque.


À travers la quête de Lamia, nous croisons toute une galerie de personnages, pour le meilleur comme pour le pire. Chacun devient un moyen de dresser le portrait d’une société frappée par la guerre : d’un étal de marché à un hôpital bondé, en passant par un parc d'attractions. Avec tendresse, humour et un soupçon de cynisme, il met en scène l’égoïsme et la générosité, et interroge nos propres convictions : "Est-ce que notre silence face à l’injustice nous incrimine ? Où mettre le curseur entre éthique et non-éthique ? Voler est-il toujours immoral ? Vous savez, tout ce genre de questions." Pour le cinéaste - assisté par Eric Roth (Forrest Gump, Dune) au scénario - "il était important de trouver un moyen de transmettre ces questions, de les poser d’une manière qui touche."


Baneen Ahmad Nayyef dans Le Gâteau du Président.
Le Gâteau du Président © September Film

Une retranscription fidèle et sincère


Pour plonger le spectateur dans son récit, le réalisateur irakien, fervent admirateur du néoréalisme italien, a très vite décidé de travailler presque exclusivement avec des acteurs non professionnels. Selon lui, ces derniers "offrent un regard neuf sur le monde, sur le personnage et sur l’âme humaine, et j’ai senti que ce film avait besoin de ça". Ce choix s’accordait également avec la structure du récit : "aucun des acteurs n’avait le script complet. Ils n’avaient que leurs propres scènes. Et je pense que cela a été utile car ainsi, ils sont des inconnus les uns pour les autres. Ils ne savent pas ce qui leur est arrivé avant. Ils ne savent pas ce qui va leur arriver ensuite. D’une certaine manière, c’est comme s’ils se rencontraient pour la première fois."


Baneen Ahmad Nayyef dans Le Gâteau du Président.
Le Gâteau du Président © September Film

Les décors ont aussi fait l’objet d’un travail méticuleux. Des marais de Mésopotamie à la ville voisine bouillonnante, toujours sous le regard de Saddam Hussein, Hadi nous immerge dans l’Irak des années 1990 à travers le grain des images vibrantes signées par le directeur de la photographie roumain Tudor Vladimir Panduru (R.M.N., Fjord). L’atmosphère sonore contribue tout autant à cette immersion : s’y mêlent bruits de pétards, frappes aériennes, feux d’artifice, avions de combat. Une dimension à laquelle le cinéaste a accordé un soin particulier. La bande-son combine bruitages et enregistrements d’époque minutieusement choisis : des chansons, mais aussi "les chants d’oiseaux que l’on entend datent réellement de cette époque et indiquent en fait l’heure de la journée", sans oublier que "certaines de ces explosions sont de vraies explosions enregistrées quand les Américains ont bombardé Bagdad". Et comme les Irakiens de l’époque, on finit par s’habituer à cette toile sonore, malgré ses tonalités funèbres qui viennent se mêler aux moments de joie."Même les feux d’artifice, on dirait un vacarme. Même les moments de fête, les choses qui rendent les gens heureux, sont comme des rappels de la guerre."


Un travail d’autant plus minutieux qu’il souhaitait restituer cette époque non seulement pour lui-même, mais pour tous les Irakien·nes : "C’est la première fois que les Irakien·nes se voient à l’écran. C’est la première fois que cette période est représentée au cinéma. Ils entendent des gens parler la même langue, de la même manière qu’ils parlent. Le film a été tourné dans les mêmes lieux que ceux qu’ils traversent tous les jours." Il est d’autant plus heureux que le long-métrage bénéficie, ce 27 mai, d’une sortie à grande échelle dans son pays natal.


Saddam Husseïn dans Le Gâteau du Président.
Le Gâteau du Président © September Film

Le poids du passé


L’une des grandes forces du Gâteau du président est de nous faire oublier le contexte - ou plutôt de nous y habituer - jusqu’à ce qu’il revienne frapper sans prévenir. Car tout le récit est profondément ancré dans cette époque, presque inconsciemment, du fait même du parcours de Hasan Hadi. Cela commence avec le choix des personnages. Interrogé sur le fait d’avoir placé une petite fille et sa grand-mère au centre du film - une approche qui fait écho à Son of Babylon de Mohamed Al-Daradji, où une grand-mère et son petit‑fils dépeignent l’Irak après la chute de Saddam Hussein - le réalisateur explique n’y avoir jamais vraiment réfléchi : cette décision a été presque instinctive car "j’ai beaucoup grandi avec ma grand‑mère". Il ajoute que "beaucoup de gens de cette région ont été punis par le régime. C’était donc pour moi une façon de laisser un vide, pour que le public puisse imaginer où se trouvent le père et la mère de Lamia, et ce qui leur est arrivé. Je ne voulais pas l’expliquer dans le film, je ne voulais pas dicter au public ce qui s’était passé. Je voulais qu’il ressente ce vide."


Hasan Hadi raconte l’Irak de cette époque, et surtout ses habitants pris en étau entre une dictature qui "a fait beaucoup de mal, pas seulement aux Irakiens", et les sanctions internationales. Le cinéaste se montre aussi critique envers le régime irakien qu’envers ces sanctions : "J’en veux aux décideurs et aux instances qui auraient dû se soucier davantage de ce que cela faisait subir aux Irakiens. En tête de cette liste, il y a l’ONU, puis les États‑Unis, puis tout l’Occident, et tous les pays qui ont soutenu cette mesure. Car ces sanctions ont touché les enfants, les gens ordinaires. Elles n’ont pas touché Saddam et sa famille." Sans que ce soit l’objectif premier du film, il espère qu’il pourra alerter l’opinion publique sur la brutalité des sanctions et sur les dégâts avant tout humains qu’elles peuvent causer. "Et j’espère que, la prochaine fois qu’ils entendront parler de sanctions, ils comprendront qu’aucun politicien ne sera touché, et que les seules personnes qui le seront, ce sont les gens ordinaires qui n’ont rien à voir avec ce jeu." Le réalisateur irakien n’est pas naïf : il sait que son film ne changera pas forcément les choix politiques, mais il lui tenait à cœur de porter ces histoires à l’écran. "Je pense que les gens ont besoin de prendre conscience de l’impact des politiques menées par leur pays, et si c’est grâce à ce film, tant mieux."


Baneen Ahmad Nayyef dans Le Gâteau du Président.
Le Gâteau du Président © September Film

Quant à l’avenir du cinéma irakien, Hasan Hadi se dit "prudemment optimiste". "De merveilleux artistes sont en train d’émerger, synonymes de merveilleux films et de merveilleuses histoires", mais il doute encore "du soutien dont ils bénéficieront, car nous avons besoin de beaucoup de soutien pour permettre à ces artistes de raconter leurs propres histoires, de réaliser leurs propres films et d’avoir leur propre voix."



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