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Journal de bord cannois, épisode 1 : The Apprentice et Les Linceuls

© SBS Productions / Prospero Pictures / Saint Laurent

Depuis le 14 mai, la 77e édition du Festival de Cannes bat son plein et dévoile quotidiennement les films en Compétition que le jury présidé par Greta Gerwig aura la délicate mission de départager lors du palmarès. 


Depuis son ouverture avec Le Deuxième Acte de Quentin Dupieux (actuellement en salles), le festival a déjà brillé de mille feux avec, notamment, une Palme d’honneur remise à Meryl Streep et les projections Hors Compétition de Furiosa : une Saga Mad Max de George Miller (au cinéma le 22 mai) et Horizon : An American Saga de et avec Kevin Costner. 


Du 20 au 25 mai, Surimpressions s’invite sur la Croisette pour vous partager ses impressions sur les films de la Sélection officielle. Sous la forme d’un journal de bord compilant nos avis sur le vif, nous vous donnerons un aperçu non exhaustif des films qui retiendront notre attention. Ces épisodes cannois sont à retrouver exclusivement sur notre site.



The Apprentice, Ali Abbasi, Canada / Danemark / Irlande — En Compétition 


© Kinoptics

Avec : Sebastian Stan, Maria Bakalova et Jeremy Strong 


De retour en compétition deux ans après Les Nuits de Mashhad - récompensé par le prix d'interprétation féminine pour Zar Amir Ebrahimi - , le cinéaste danois d'origine iranienne Ali Abbasi plonge dans le New York des années 70 et 80 pour retracer l'ascension de Donald Trump (sous les traits de Sebastian Stan) via le prisme de sa relation avec l'avocat conservateur et sulfureux Roy Cohn (Jeremy Strong).


The Apprentice s'inscrit dans le schéma assez codifié de l'origin story pour dépeindre la mutation d'un jeune privilégié déjà grotesque et mégalomaniaque (qui s'imagine en sosie de Robert Redford) en un monstre, sous l'impact de son mentor sans foi ni loi. L'avocat golden boy, qui joue les entremetteurs en politique dans un New York corrompu, va voir dans les frustrations du fils à papa en recherche de crédibilité un héritier idéal. Dans cet univers où le patriotisme ne sert que les intérêts d'un capitalisme déviant, les règles sont simples : attaquer, déformer la vérité, et ne jamais reconnaître ses fautes. En somme, être "un tueur" et écraser les autres pour ne pas être vu comme un "perdant". C'est autour de ces notions binaires et forcément déshumanisantes que le duo digne d'un Frankenstein et sa créature façonne son rapport au monde (intime et politique) et à la société new-yorkaise, en miroir d'une Amérique frappée par le virus du Sida.


Le point de bascule dans la relation entre le maître et l'élève s'opère quand la vie va retourner les préceptes de puissance prônés par Cohn contre lui en l'affaiblissant alors que Trump y trouvera un terreau d'énergie sans cesse renouvelable pour asseoir son narcissisme maladif. Le manque d'empathie et de reconnaissance de Trump envers son créateur donne d'ailleurs lieu à des scènes de cruauté qui, on le soupçonne, ont été au centre de la démarche d'Ali Abbasi. Puisque le rise and fall réservé à Cohn ne s'applique pas au futur président des Etats-Unis, le film ne peut que servir de cri d'alerte adressé à un pays au bord du gouffre et prêt à réélire un homme dangereux qui se croit indestructible. Pourtant, The Apprentice (qui tire son titre de la télé-réalité produite et, à une époque, animée par Donald Trump) peine à s'émanciper de ses effets (jeu sur le format d'image, montage survolté, ironie martelée, reconstitution clinquante et tics de l'incarnation). Ali Abbasi regarde le mal(e) contemporain en face, mais ne parvient pas à en extraire autre chose que ce que l'on sait (et subit) déjà. 


Trop conventionnel pour son propre bien, The Apprentice saute à pieds joints dans les pièges de son dispositif. À force de vouloir être explosif, tonitruant et divertissant - ce qui constitue en même temps sa force et sa grande limite -, ce biopic se heurte à des impasses de représentations. À cet égard, le montage réservé à une scène de viol pose autant de questions que le manque de point de vue du réalisateur sur son clown inhumain. Comme il n'y a rien à transcender, même dans la moquerie, chez ce triste sire, le film tourne régulièrement à vide. Il est également permis de se demander si offrir une telle exposition cinématographique à un ego boursouflé, qui s'est toujours rêvé en star du septième art et qui se nourrit de toutes les formes de médiatisation, n'est pas plus un cadeau qui ne dit pas son nom que le crachat au visage qu'il mérite. 



The Shrouds (Les Linceuls), David Cronenberg, Canada / France — En Compétition 


© SBS Productions / Prospero Pictures / Saint Laurent

Avec : Vincent Cassel, Diane Kruger, Guy Pearce et Sandrine Holt


Dire qu'on attendait beaucoup du nouveau film de David Cronenberg est un euphémisme. Sur le papier, Les Linceuls a tout de l'oeuvre-somme qui synthétise les obsessions de son auteur (le rapport organique et intellectuel au corps et à la chair, la technologie comme outil de contrôle), renvoie à ses prouesses d'antan et lorgne du côté de l'autoportrait pour évoquer le deuil impossible de l'être aimé


David Cronenberg ne s'en cache pas, Les Linceuls a vu le jour après le décès de son épouse, alors qu'il envisageait d'arrêter le cinéma à cause de son chagrin. À travers le personnage de Karsh (Vincent Cassel en alter ego du cinéaste canadien), un homme d'affaires qui a conçu un système de cimetière controversé permettant aux vivants de se connecter et d'épier les cadavres des disparus dans leurs linceuls, le réalisateur de Videodrome ne parle pas d'autre chose que de fiction et de cinéma. Voyeur et possessif du corps de sa femme, même dans son processus de décomposition, Karsh est également un inventeur qui ne trouve du réconfort que dans la mise en récit d'une absence si insoutenable qu'elle contamine le réel au point de le fondre dans les traumatismes (ceux de la maladie, du corps rongé par les traitements médicaux) et la fantasmagorie. Les théories du complot que Karsh imagine deviennent des exutoires face à une perte insupportable. Chez Cronenberg, la catharsis créatrice (qu'elle soit artistique et/ou technologique) est un songe qui, à défaut de donner de l'espoir, rend le vide momentanément excitant. 


C'est tout à l'honneur du réalisateur de refuser le pathos, d'observer la paranoïa pour donner du sens à la mort qui en manque cruellement et d'injecter de l'humour à son récit. Celles et ceux qui ont voulu réduire le cinéma de David Cronenberg à son aspect organique, balayant d'un revers de la main sa veine intellectuelle seront plus que jamais détrompés car Les Linceuls théorise davantage qu'il ne fait ressentir. Ils seront - sans doute - aussi confortés dans l'idée que quelque chose ne prend plus dans son geste. Car, à l'exception de quelques scènes oniriques, à l'image, rien ne s'incarne ; tout est dilué dans d'interminables dialogues redondants, qui ne sont ni rehaussés par la mise en scène peu inspirée (c'est sans doute le plus triste des constats) ni le casting qui se débat sans conviction avec la rigidité du texte. Vincent Cassel paraît constamment engoncé dans le besoin de contrôler son accent (il joue en anglais) et de "ressembler" à David Cronenberg. Diane Kruger a, quant à elle, la lourde tâche d'incarner trois personnages différents, quoique tous enfermés dans un point de vue masculin vampirisant. 


On rêvait d'une œuvre qui nous bouscule dans nos certitudes et notre éthique, et qui nous tiraille dans nos béances intimes. Mais, il n'en sera rien, car à force de disserter, Les Linceuls oublie de s'incarner. C'est peut-être parce que le deuil est une expérience solitaire et d'incommunicabilité absolue que David Cronenberg donne l'impression de parler tout seul. Et si on se refuse à réduire son nouveau film à un avis expéditif (ce qui est fréquent au milieu de l'effervescence cannoise), il est indéniable que nous attendions plus de ce grand artiste.

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