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Le cinéma, lieu de (mauvais) genre


© Ambin Entertainment

Profitons du cycle « Bientôt dans cette salle » de la Cinematek pour interroger la place de la salle de cinéma comme lieu d’expression, de distraction et de rencontre populaire.


Les cinémas ont toujours été l’image des sociétés qui les ont vu naître : plus ou moins distingués, éclatés entre le luxe de l’attraction mondaine et le dépouillement parfois vernis en toc offert aux masses. Ce cinéma populaire avait ces lieux propres – les salles de quartier ou les cinémas itinérants – mais aussi ses thèmes de prédilections issus des « basses » littératures : le polar, la science-fiction, le fantastique… auquels se sont ajoutés des produits très américains comme le western, le péplum ou le film de guerre. Il n’était pas encore là le temps où le « cinéma de genre » allait gagner ses lettres de noblesse jusqu’à devenir le premier secteur d’investissement hollywoodien et où sous la pression de la télévision et de la concentration économique les petits cinémas allaient céder leur place aux multiplexes.


L’âge d’or des salles

Dans son Panic sur Florida Beach (1993), Joe Dante revient sur cet âge d’or, en l’idéalisant sans doute un peu. 1962, en pleine crise des missiles de Cuba, pendant ces quelques jours où l’humanité s’est approchée d’un conflit nucléaire et donc de sa probable extinction, un cinéaste-producteur un peu fauché profite de la panique pour présenter son film d’horreur dans une petite salle de Floride. Lawrence Woolsey, interprété par un John Goodman délicieux, va jusqu’à mettre au point une machine pour faire trembler les sièges, pour renforcer une expérience vouée à déraper. Ce personnage incarne toute une époque, d’un cinéma de genre artisanal, que le public, notamment le plus jeune, accueillait avec une crédulité totale. Film à la fois politique et mélancolique, diablement efficace et drôle, Panic sur Florida Beach sonne comme une immense déclaration d’amour pour le genre des années 1950-1960.


De manière identique mais avec une ampleur toute différente, le Last Action Hero (1993) de John McTiernan, sorti d’ailleurs la même année, s’attache plutôt à explorer le genre à la mode des années 1980 : l’action-aventure. Ici la métaphore est transparente : un jeune garçon reçoit un ticket magique qui détruit littéralement le quatrième mur et lui permet de rejoindre le « monde du cinéma ». Arnold Schwarzenegger se joue (presque) lui-même et s’accorde avec l’énergie folle du long-métrage. Alors que Joe Dante épousait les effets pratiques de l’époque pastichée, John McTiernan use de tous les artifices spectaculaires à sa portée pour faire de son film une montagne russe.



© Universal

Terreur dans la salle

La salle de cinéma, lieu clos et ritualisé, fait un excellent décor… notamment horrifique ! Elle est le théâtre, dans les Démons (1983) de Lamberto Bava, d’une invasion de créatures (proches des zombies mais traitées ici plutôt comme des possédés infernaux) annonçant la fin du monde. Le cinéma devient un piège où le public découvre – ô ironie – son sort en avance dans le film qu’on lui projette. Mais cette joyeuse profusion d’hémoglobine reste, de part sa générosité, une bonne tranche de rigolade un peu cheap. Angoisse (1986) de Bigas Luna prend son sujet beaucoup plus au sérieux : ici la salle devient le théâtre d’un massacre où l’ironie est sans pitié et la peur bien réelle. Impossible de ne pas craindre comme les personnages, tout irrationnel que ce soit, de voir débarquer dans sa propre salle un tueur psychopathe. L’alternance entre le réalisme froid et une mise en scène quasi-psychédélique joue beaucoup, comme l’interprétation des acteurs, dont le sur-jeu semble une preuve que c’est bien leur vie qui est dans la balance.


En bonne compagnie

Qu’elle soit un terrain de jeu ou la scène d’un crime grinçant, la salle a toujours cette dimension collective. Elle questionne notre rapport aux autres, même quand elle ne concerne qu’une scène marquante. Voyez celle, fameuse, dans les Nerfs à vif (1991) de Martin Scorsese où la simple présence d’un Robert De Niro, cigare au bec, fait ressentir toute la menace de son personnage. Ou encore, quand, dans une salle presque vide, la visage de Frank se révèle pour la première fois à Donnie Darko dans le film éponyme de Richard Kelly, sorti en 2001. Point de solitude au cinéma, même si le public fait défaut, nous nous retrouvons face à des individus qui nous renvoient à nous-mêmes, à nos désirs, nos passions ou nos peurs. Autant de versions de nous-mêmes, d’êtres que nous rêvons d’incarner ou au contraire que nous craignons par-dessus tout de devenir. Le cinéma peut même devenir, comme dans le Inglourious Basterds (2009) de Quentin Tarantino, le lieu d’un fantasme politique absolu : l’assassinat d’Adof Hitler en personne !


Le film hollywoodien est-il en passe de devenir un genre en lui-même ? Rien n’est moins sûr quand on voit que le cinéma américain, aussi bien celui des studios que des derniers « grands » auteurs, ne cesse de revenir à sa propre histoire.


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Panic sur Florida Beach de Joe Dante est à voir les 9, 14 et 18 janvier à la Cinematek ; Last Action Hero de John McTiernan les 7 et 10 janvier ; Démons de Lamberto Bava les 23 et 27 janvier ainsi que le 2 février ; Angoisse de Bigas Luna les 11 et 19 janvier ; Les Nerfs à vif de Martin Scorsese le 8 janvier ; Donnie Darko de Richard Kelly les 18 et 26 janvier ; Inglourious Basterds de Quentin Tarantino les 6 et 12 janvier ; et The Majestic de Frank Darabont les 16, 20 et 25 janvier.


Thibault Scohier



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