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Critique : Interdit aux chiens et aux italiens, d'Alain Ughetto

Archives de l'intime


© Le Parc

Alors qu'il remonte le fil de ses origines piémontaises, Alain Ughetto (Jasmine) finit par raconter une histoire collective. Son dernier long-métrage, couronné par le Prix du jury au festival d’Annecy, résonne comme une longue lettre d’amour à ses racines et à sa famille mais aussi aux exilés et aux pays qu’ils se créent.


Interdit aux chiens et aux italiens est une conversation entre Alain Ughetto et sa grand-mère, Cesira (Ariane Ascaride). Elle est la mémoire vivante de toute une famille, portant dans les plis de sa robe noire les souvenirs d'une patrie imaginaire, la voix des disparus, les anecdotes que la solennité des grands évènements finit parfois par effacer. Il s’agit aussi d’un dialogue entre le passé et le présent, entre l’animation en volume (stop-motion) et le réel. C’est Cesira qui nous guide d’un village transalpin, Ughettera, à la France, à travers leur quête de travail et leur fuite du fascisme. Elle raconte l’amour, les départs, la faim, le deuil. Un récit dur ponctué par les questions d’Alain Ughetto et adouci par la voix ronde et chaleureuse de son aïeule. Cette douceur et la poésie transcendent toute l'œuvre.


Si l’histoire de Luigi, le grand-père du réalisateur, semble être au cœur du récit le film célèbre sans distinction le courage des hommes et femmes du siècle dernier. Tandis que son mari a été tour à tour paysan, soldat pour des guerres qui n’étaient pas les siennes, maçon et contremaître, Cesira a toujours veillé à ce que la famille ne meure jamais de faim, préparant des gnocchis, de la polenta ou quelques patates à se partager. Mais elle se souvient aussi, avec justesse, qu’en temps de guerre, il n’était plus possible ni pertinent de répartir les tâches ainsi: quand les hommes étaient au front, les femmes faisaient tourner l’usine.


© Le Parc

Le couple tient par l’amour qu’il se porte mais semble aussi être devenu la source d’une résistance à l’adversité. Il représente à petite échelle, la solidarité de toute une communauté qui n’a rien et dont beaucoup de membres seront contraints à l’exil pour survivre. Si Alain Ughetto habille cette mémoire de poésie, il met aussi en scène la violence de la faim et des guerres qui, dans l’intime, semblent encore plus concrètes. Le réalisateur consigne l'évolution de sa famille; parallèle à l’avènement d’une Europe qui se modernise, du temps des chandelles à la télévision en couleur. En ça, ce film d’animation a presque une valeur documentaire.


Le réalisateur français fabrique ici son propre paradis: la finesse de son travail et son imaginaire se retrouvent sur les murs en cubes de sucre, les arbres-brocolis; dans les grandes et belles mains de ses marionnettes qui symbolisent l'héritage et le travail, ou encore dans leurs grands yeux émerveillés (autant que nous) qui semblent stupéfaits de tout. C'est un véritable travail d'orfèvre qui aura duré neuf ans. Il n’est pas surprenant d’apprendre qu’au départ, l’animé devait s’appeler “Manoeuvre” sans doute en référence au bricolage et au travail manuel qui sont un grand pan de la transmission familiale.


Ce film nous rappelle que l'Europe a toujours été modelée par les migrations et l’espoir d’une vie meilleure. En quête de sa propre identité, Alain Ughetto réaffirme une appartenance commune. Par l’histoire de l’émigration de cette famille ouvrière italienne, il photographie une époque où le rejet de l’autre était décomplexé et nous pousse à regarder notre présent qui, à certains égards, résonne terriblement avec ce passé. Que resterait-il de la grande Histoire si on perdait à jamais les plus petites? À l’instar d’autres œuvres, comme Le journal d’Anne Frank, Interdit aux chiens et aux italiens prouve, une nouvelle fois, combien l’archivage de celles-ci est précieux.




RÉALISÉ PAR : ALAIN UGHETTO

AVEC : ALAIN UGHETTO, ARIANE ASCARIDE

PAYS : FRANCE, SUISSE, ITALIE

DURÉE : 70 MINUTES

SORTIE : LE 15 MARS







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