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Retour sur la Palme d'or Adieu, ma concubine

Une histoire de la violence

Explorer l’histoire à travers le destin d’une poignée de personnages ; la méthode est classique au cinéma. Rarement toutefois un film l’aura aussi bien illustré qu’Adieu ma concubine. Réalisé par Chen Kaige en 1993, Palme d’or la même année (ex aequo avec La Leçon de piano de Jane Campion), le long-métrage brosse un portrait sans concession de la naissance de la République chinoise, de la guerre civile entre nationalistes et communistes à la Révolution culturelle, en passant par l’occupation japonaise à partir de 1937. Et pour ce faire, il ausculte la relation complexe de Cheng Dieyi (Leslie Cheung) et Duan Xiaolou (Zhang Fengyi).


Amis d’enfance, les deux jeunes hommes deviennent de grands acteurs de l’opéra de Pékin, genre de théâtre classique de la scène chinoise, où ils incarnent un couple – un prince et sa concubine – voué à un amour impossible. Leur relation tumultueuse oscille entre l’amitié et l’amour dans une société qui réprouve l’homosexualité. Traversant tant bien que mal les crises, personnelles et historiques, leur parcours suit celui d’une Chine ballottée par les changements de régime et la transformation rapide du pays et de sa culture.


Chen Kaige n’hésite pas à mélanger tous les genres du cinéma sino-hongkongais. Au long de ce film fleuve de 2h50, on passe de références explicites au film d’arts martiaux à des circonvolutions plus intimistes rappelant Wong Kar-wai, et bien sûr à de grands tableaux de drames historiques qui n’est pas sans rappeler le début de carrière de Zhang Yimou . Son traitement très frontal de la violence, qui commence dès les années de formation des protagonistes dans une troupe où les punitions corporelles sont quotidiennes, peut rendre son visionnage difficile. Mais c’est précisément son propos : voir comment les relations humaines, même les plus proches et les plus solides, peuvent se dissoudre dans la violence. 

Cela culmine avec les scènes évoquant la Révolution culturelle. Il n’est pas surprenant que cette phase ait souvent donné des moments de cinéma très marquants – c’est notamment le cas dans Le Dernier Empereur de Bernardo Bertolucci. Fruit des luttes internes au sein du parti communiste chinois, cette révolution dans la révolution va conduire à la répression sanglante de la culture « classique » et « intellectuelle » chinoise ; c’est tout l’intelligentsia (ou assimilé comme tel) qui doit changer ou disparaître. Paradoxalement, ce rejet d’un classicisme considéré comme bourgeois et maniéré, et donc forcément de l’opéra de Pékin, est particulièrement théâtralisé. Les « confessions » publiques sont des spectacles chorégraphiés, où la haine et le ressentiment viennent alimenter le bûcher censé faire disparaître le vieux monde. Climax négatif, la confrontation des deux amis amène le public au bord de l’abîme.


Magistralement mis en scène, Adieu ma concubine navigue continuellement entre les échelles de plan, du visage à la foule, de l’intime au collectif. Ce motif dual se retrouve aussi dans la composition et le choix des cadres; qui donnent de l’ampleur aux mouvements les plus précis - ceux de l’opéra - et aux plus bouillonnants - un marché bondé ou des manifestations tumultueuses. Ce jeu se trouve également dans la manière de filmer la scène et l’intérieur du théâtre, la représentation d’abord, bien sûr, mais souvent son vis-à-vis : un spectateur avec ses intentions particulières ou le public dont la composition et l’attitude changent en fonction des périodes.

Le long-métrage s’inscrit au sommet du cinéma sino-hongkongais des années 1990. Il est d’ailleurs passionnant de constater que cette plongée sans concession dans l’histoire chinoise, et notamment dans ses phases les plus violentes comme la Révolution culturelle, intervient quelques années avant la rétrocession d’Hong-Kong à la Chine en 1997. Comme s’il avait fallu raconter cette histoire à tout prix, avant que la propagande d’État ne s’en mêle… Sage résolution quand on voit la filmographie récente de plusieurs grands cinéastes chinois. Pour continuer à tourner, Tsui Hark, Zhang Yimou ou… Chen Kaige réalisent aujourd’hui régulièrement des films de guerre patriotiques, glorifiant la Chine « communiste » et une histoire nationale fantasmée.


Film brut, à la fois sublime et terrible, Adieu ma concubine est considéré, à raison, comme une pièce maîtresse. Mais c’est surtout une grande fresque humaine et romanesque, mettant en scène des personnages qu’on apprend à aimer et à détester tour à tour. Comme eux, difficile d’en sortir indemne.


RÉALISÉ PAR : CHEN KAIGE

AVEC : LESLIE CHEUNG, ZHANG FENGYI, GONG LI

PAYS : HONG-KONG/CHINE

DURÉE : 170 MINUTES


Disponible en streaming sur :







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