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Critique : Smoke Sauna Sisterhood de Anna Hints


© Vedette

Pour son premier long-métrage, la réalisatrice estonienne Anna Hints nous emmène dans le sud de son pays natal où se pratique la tradition du Smoke Sauna. Ajouté à la liste du patrimoine immatériel de l’Unesco en 2014, ce rituel thermal inscrit dans la culture de la communauté Vöro vise, par un ensemble de procédés curatifs, une purification du corps, mais surtout de l’esprit. L’un de ces saunas, perdu dans un écrin de nature protecteur, devient pour le film un espace privilégié dans lequel plusieurs femmes se racontent tout en s’adonnant aux usages de ce rite ancestral. La réalisatrice parvient habilement à placer sa caméra dans l’intimité ainsi créée, sans la perturber, et à capter les témoignages parfois drôles, souvent émouvants, qui esquissent un portrait général du vécu des femmes sous domination patriarcale. Ce documentaire primé au festival de Sundance en janvier dernier mêle récits de vie et tradition sans abandonner une certaine ambition plastique, le tout recouvert d’un voile de mysticisme.


Anna Hints part de la culture du Smoke Sauna qu’elle connaît bien pour mettre en scène un rituel de purification de ses protagonistes. Les femmes du film se retirent du monde et profitent de l’atmosphère bienfaitrice du sauna pour se libérer des toxines, physiques et psychiques, accumulées dans le monde extérieur. Le choix d’ouvrir le film par un plan d’une femme nue tenant un bébé dans ses bras n’est en ce sens pas anodin. L’exiguïté et la chaleur moite du sauna semblent bien renvoyer au ventre maternel, protection originelle contre la violence du monde (notons également que dans l’enceinte du sauna, les corps sont nus). Le sauna est dès lors le refuge idéal dans lequel venir régénérer son énergie vitale. Ce rituel de purification conduit ponctuellement ces femmes à entonner des chants tout en battant la mesure de leurs mains sur leur peau nue. Ces complaintes collectives rappellent des incantations mystiques et participent de l’ésotérisme qui émane du film.


La violence du monde mentionnée plus haut, toutes les intervenantes l’ont subie d’une manière ou d’une autre. Le film égraine les témoignages qui couvrent un large spectre de sujets liés à la condition sociale de la femme : rapport toxique au corps, sexualité bridée, violences conjugales et sexuelles. La parole et sa libération purificatrice est donc centrale dans le dispositif du film ; et pour la mettre en image, Anna Hints s’attarde sur les corps qui la produisent. La réalisatrice explore les corps nus de ces femmes et scrute la forme des membres, la texture et les replis de la peau, les reflets de la lumière sur la surface corporelle humidifiée. Jamais ces corps ne sont érotisés. Au contraire, ces corps sont presque de la pure matière organique qui, pour la caméra d’Anna Hints, devient un terrain de jeu visuel. La réalisatrice n’hésite d’ailleurs pas à s’emparer des données matérielles du sauna (jeux d’ombres et de lumière, vapeur d’eau, matière végétale) pour produire des effets plastiques qui densifient ses images. En plus de cet attrait pour l’organique des corps, la centralité de l’élément aquatique dans le film, au-delà de toute considération symbolique liée à la purification, confère au film une importante sensorialité.


Le manque d’incarnation dont pâtit le film (dû notamment à l’absence des visages dans le plan) lui permet en retour d’élever les témoignages individuels à un constat plus universel. Anna Hints évite de faire du compte rendu de la violence subie par les femmes qu’elle filme une plainte misérabiliste en l’intégrant dans un processus de revitalisation placé sous le signe de la sororité, et nous absorbe dans son dispositif dont on ressort, nous aussi, étrangement libéré.



RÉALISÉ PAR : ANNA HINTS

PAYS : ESTONIE, FRANCE, ISLANDE

DURÉE : 89 MINUTES

SORTIE : LE 13 DÉCEMBRE

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