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Rencontre avec Maryam Touzani, réalisatrice du Bleu du Caftan


© Cinéart

Halim est maâlem. Jour après jour, il confectionne des caftans dans la petite boutique qu'il tient avec sa femme Mina. C'est un travail méticuleux, précis, essentiel, qui se transmet d'artisan en artisan. Mais le couple vit avec un secret : l'homosexualité refoulée d'Halim. Lorsqu'un nouvel apprenti est engagé dans la boutique et que Mina tombe malade, l'équilibre d'Halim chavire. Trois ans après Adam, Maryam Touzani continue à explorer les relations humaines avec Le Bleu du Caftan. Rencontre avec la réalisatrice.


Le Bleu du Caftan se penche sur le quotidien d’un maâlem, un artisan honorable qui confectionne des caftans. Comment avez-vous voulu représenter ce métier à l’écran ?


J’ai voulu qu’Halim soit maâlem pour plusieurs raisons. Tout d’abord, j’ai moi-même grandi avec le caftan de ma mère - un caftan qui a plus de cinquante ans aujourd’hui. Déjà petite, je la voyais porter cette tunique sublime lors des grandes occasions et je rêvais du jour où je deviendrais femme et où je pourrais enfin le porter moi aussi. Quand elle me l’a finalement légué, j’ai ressenti à quel point cette transmission était belle. J’avais l’impression de porter une partie de sa vie à elle, de ses souvenirs, de son être. De plus, elle m’avait toujours raconté à quel point c’était un travail d’orfèvre de fabriquer un tel vêtement. C’est comme si l’âme de l’artisan était présente dans ce vêtement. Pour moi, c’était un caftan chargé d’un point de vue émotionnel, à plusieurs niveaux. Désormais je le garde chez moi, comme un trésor.


Quand j’ai commencé à écrire le personnage d’Halim, il était maâlem dès le départ car c’est un métier qui me tient particulièrement à cœur mais aussi parce que je voulais mieux raconter son personnage à travers son travail. C’est un homme qui se protège du monde à travers ce travail qui le passionne, il panse ses blessures en faisant ses broderies, comme s’il recousait ses propres plaies intérieures.


Au début du film, Halim avoue à une cliente âgée qu'il ne peut rien faire pour recoudre son vieux caftan car plus personne n'est capable de réaliser ce type de travail. Est-ce une manière pour vous de déplorer la perte de ce savoir-faire artisanal ?


Complètement. Ce caftan que vous voyez à l’écran dans cette scène, je l’ai cherché pendant des mois car justement ces vêtements deviennent des pièces de musée. Maintenant, il n’y a plus personne qui les fabrique, on m’a dit que le dernier artisan qui les faisait était mort il y a vingt ans, qu’il n’y avait plus de transmission. On vit dans un monde où les choses vont trop vite, on a envie de consommer et de passer à la chose suivante. Les gens ne cherchent plus le sens à travers ce qu’ils achètent. Moi j’aime ce sens, j’aime le fait qu’un maâlem, à travers son travail, c’est un héritage qui se transmet. Voir cet héritage disparaître, ça me touche.


Le long-métrage aborde des sujets difficiles - l’homosexualité refoulée, la maladie. Pourtant votre film reste emprunt de tendresse et de douceur. Comment arrivez-vous à trouver la lumière à partir de situations pourtant dramatiques ?


Pour moi, la maladie de Mina est évidemment dramatique mais le personnage est conscient de sa finitude et je pense que lorsqu’on sait que notre temps est compté, il y a une certaine vérité qui peut émerger. Je voulais que cette fin de vie soit une fin lumineuse, un véritable appel à la vie, car si pour cette femme, c’est la fin, l’homme qu’elle aime continue à vivre. Évidemment, la mort est terrifiante mais c’est aussi quelque chose qui révèle des choses sur nous-même. Ce film, c’est à la fois une fin et une renaissance, une fin pour Mina mais une renaissance pour Halim, qui accepte enfin de vivre tel qu’il est. C’est un cycle et pour moi la vie n’est que ça. C’est là que je trouve la lumière.


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Votre premier film Adam était entièrement dévoué à l’échange entre deux personnages féminins. Les hommes étaient relégués au dernier plan. Dans Le Bleu du Caftan, vous explorez davantage la masculinité à travers les personnages d’Halim et de Youssef. Qu’est-ce qui vous a inspiré dans cette thématique ?


Pour l’humain, tout simplement. Ce qui est au cœur de mon écriture, c’est toujours l’humain, qu’il soit masculin ou féminin. Les relations entre les êtres humains me fascinent, je ne me suis pas dit “Ah j’ai parlé de deux femmes, maintenant je vais parler de deux hommes” non, il n’y a pas de réflexion derrière, j’avais simplement envie de raconter cette histoire pour ce qu’elle dit des êtres.


Le film est notamment coproduit par le Maroc. Est-il facile de produire un film avec un tel sujet ?


Ça aurait pu l’être. Je n’avais pas pensé à cette problématique lors de l’écriture car je ne fonctionne pas comme ça. J’écris d’abord et après je me dis qu’on verra : je suis optimiste et je me dis que ça se passera bien. C’est vrai que le film aborde un sujet sensible, soit l’amour entre deux hommes, mais je n’ai pas eu de problème. Le premier argent que j’ai reçu provenait de la commission du film marocain. Symboliquement, ça veut dire beaucoup pour moi. Cela veut dire qu’il y a une envie de laisser l’art s’exprimer librement, d’aborder des sujets qui ne sont pas faciles dans nos sociétés. J’ai trouvé ça magnifique. Plus tard, le film a obtenu un visa pour être exploité en salles au Maroc, sans qu’on me demande de couper quoi que ce soit - évidemment, je n’aurais rien coupé - et je suis très heureuse de ça. Le film a en plus été choisi pour représenter le Maroc aux Oscars donc ça signifie beaucoup de choses dans le désir d’ouverture.


Au-delà de l’écriture, la réalisation parvient à mettre en place une atmosphère très sensorielle. On a presque l’impression de sentir les étoffes. Comment êtes-vous parvenue à ce résultat ?


Ce qui me guide, c’est le ressenti. Quand j’écris, je ne suis pas dans la réflexion : je me laisse transporter, je pense déjà à l’image, à la lumière, aux textures. La manière dont j’ai envie de raconter les choses est déjà présente dès l’écriture. Après, bien sûr il y a un travail sur la lumière qui s’est fait avec Virginie Surdej, une directrice de la photographie belge absolument fantastique avec laquelle j’ai déjà travaillé pour Adam. On a réfléchi à cette mise en scène proche des personnages. On cherchait à être dans leurs gestes, dans leur regard, mais aussi parfois à se détacher pour mieux les observer sans jamais tomber dans quelque chose de voyeuriste. Je déteste le voyeurisme. On a beaucoup parlé avec Virginie, je pense que c’est vraiment important d’être avec quelqu’un qui vous comprend et qui a un regard avec lequel on est aligné.



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Après Adam, il s’agit de votre deuxième collaboration avec Lubna Azabal. Comment a-t-elle abordé le rôle difficile de Mina ?


Quand j’ai écrit le film, je savais que ce serait Lubna qui le jouerait, c’était un personnage pour elle. Après avoir travaillé avec elle pour Adam, j’avais compris qu’elle était dans une quête de vérité très exigeante, tout comme moi. Moi quand je suis en tournage, je ne lâche rien et Lubna me connaît bien, ce qui fait qu’on fonctionne bien ensemble. Je savais que Lubna était capable d’entrer dans cette complexité du personnage, car tout se passe à l’intérieur. J’aime beaucoup l’intériorité, j’aime quand les choses passent par les regards plutôt que par le moyen verbal et je savais que Lubna était tout à fait armée pour ça. On a beaucoup parlé en amont du personnage pendant la période de préparation, de ses sentiments par rapport à son mari, par rapport à la mort…de toute sa psychologie, en fait. Mais il y avait aussi l’aspect physique de cette femme qui est en train de mourir, de s’affaiblir. Lubna a dû faire un régime suivi par une diététicienne parce que je voulais aussi filmer ce corps qui va disparaître, cette colonne vertébrale de plus en plus visible et tout ce que cela raconte de la fragilité de cette femme. Lubna a poussé très loin, elle me disait qu’elle voulait arriver fatiguée sur le tournage, qu’elle voulait sentir la mort en elle-même. Cela m’a beaucoup touché. Encore une fois, je trouvais cette quête de vérité très belle.


Le film est aussi traversé par les regards émouvants de Saleh Bakri (Halim) et Ayoub Missoui (Youssef). Comment avez-vous trouvé ces deux acteurs ?


Eux par contre, je ne les avais pas du tout pendant l’écriture. Pour moi, le casting, c’est l’étape la plus difficile. Il faut réussir à trouver qui va donner chair à ces personnages avec lesquels j’ai vécu en huis clos à l’intérieur de moi pendant si longtemps (rires). J’avais juste vu quelques films avec Saleh Bakri mais je ne le connaissais pas bien. Je suis tombé sur lui lorsque j’ai élargi le casting au Maroc et j’ai été touché très vite par son humanité. Pour moi, le personnage d’Halim est un personnage avec beaucoup de sensibilité et je retrouvais ça dans son regard. Par après, j’ai regardé ses films et je lui ai finalement envoyé le scénario. J’ai vite senti que Saleh était mon Halim, il avait cette élégance innée, cette force tranquille, ce regard qui peut parler.


Pour le personnage de Youssef, j’ai rencontré beaucoup de jeunes comédiens très talentueux mais sans trouver le personnage que je voulais. Avec Ayoub, ce que j’ai aimé, c’est sa maturité. Il avait une passion très forte, il a tout plaqué pour être comédien et c’était ici son premier rôle. Il a vraiment bien compris ce personnage et il a réussi à le défendre. Je pense que c’est un personnage qu’il faut savoir défendre car c’est un sujet qui reste très sensible donc si on est incapable de le comprendre, c’est impossible de le jouer. Il avait aussi ce talent brut, ce charisme, qui me plaisait beaucoup.




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