Anima : “Réécrire La Quête d’Ewilan nous a pris 4 ans” - Rencontre avec Xavier Vairé, scénariste
- Darika Peou
- il y a 2 heures
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Le 25 février dernier se tenait au Festival Anima le making-of de La Quête d'Ewilan, l’adaptation en série animée de la célèbre trilogie de livres de Pierre Bottero. À l’occasion de la sortie récente des 8 premiers épisodes (dont l’intégralité est disponible en replay sur RTBF Auvio Kids), nous avons pu interviewer l’un de ses scénaristes, Xavier Vairé.

Bonjour Xavier, quel est votre parcours et pouvez-vous nous expliquer comment vous en êtes arrivé à travailler sur La Quête d’Ewilan ?
Xavier : J'ai commencé par des études de droit. J'étais assistant juridique et financier dans une boîte de production audiovisuelle à Paris puis j'ai basculé en production où je suis devenu producteur exécutif. C’est là que j’ai commencé à produire mes propres idées. J me suis dit que j’allais être scénariste car j’en avais marre de gérer les problèmes des autres (rires). J’ai d’abord travaillé avec des studios d’animation (La Chouette Compagnie, Studio Hari) et pour la télévision (la série Soda). Très vite, je me suis mis avec un co-auteur, Pierre-Gilles Stehr, et on a commencé à écrire ensemble. Puis en août 2021, Sophie Saget, la productrice du studio Andarta Pictures, nous contacte pour savoir si on peut faire un script authoring [NDLR : processus de rédaction de documents écrits pour structurer les contenus audiovisuels] sur l’épisode 5 de la Quête d’Ewilan. Avant nous, il y a eu Alexandre Manneville et Anastasia Heinzl, puis Diane Morel qui est venue écrire dessus. Pierre-Gilles et moi sommes arrivés après et on a dû repasser totalement dans les livres pour réécrire les 8 premiers épisodes. Cette réécriture nous a pris quasiment 4 ans.

Donc si je comprends bien, c’est un travail qui passe par plusieurs personnes ?
Normalement non. Les personnes qui arrivent au début restent jusqu’à la fin mais il se peut qu’il y ait des divergences d’opinions ou des soucis de timing. Au fur et à mesure, les gens peuvent partir. C'est comme ça qu’on en est arrivés là. Il faut aussi savoir que c'était la première grosse série du studio Andarta donc c'était un grand challenge pour eux et beaucoup de pression.
Étiez-vous déjà familier avec l'œuvre de Pierre Bottero ?
Pas du tout. Des fans m’avaient posé la question pendant l’avant-première (rires). Par contre, mon co-auteur, lui, l'avait lu. Et c'est ça qui est intéressant, justement parce que je ne viens pas avec un regard de fan. Il n'y a pas ce truc de “quand je l'ai lu à 12 ans, ça m'a complètement retourné”. Je l'ai abordé avec un regard professionnel : quelles sont les thématiques de l’histoire, comment je vais pouvoir l'adapter, voir ce qui ne sonne plus vraiment en 2026 et qu'est-ce qui, à l'inverse, fait totalement écho avec ce qu'on fait. C'est comme ça qu'on a commencé à travailler dessus avec les deux grandes thématiques qui sont l’espoir et la notion de sacrifice.

Avez-vous rencontré certaines difficultés pendant le processus d’écriture ?
Dans les premières difficultés, il y a eu, par exemple, la place des “Ts’lich”, des créatures maléfiques à l’apparence croisée entre un lézard et une mante religieuse. Dans l’histoire de Bottero, ils sont présentés comme les grands antagonistes mais on les voit se faire éclater quasiment deux fois par le personnage d’Edwin au tout début. On se dit alors que pour des super méchants ils ne sont pas si forts que ça. Il y a donc eu tout un premier travail sur le rapport hiérarchique entre les Ts'lich et les autres personnages. Il fallait renforcer leur puissance pour qu’on comprenne pourquoi est-ce qu’ils étaient si compliqués à battre. Il y a aussi certains éléments que Pierre Bottero avait implantés mais qu'il n'utilisait pas. On a notamment tissé des liens avec la “sphère-graphe”, un objet magique que récupère Ewilan mais dont elle ne faisait pas vraiment usage dans les livres. C’est un élément qu’on exploitera clairement en saison 2 et 3. Pareil avec le rôle du “chuchoteur” qui est une espèce de talkie-walkie qu’on a retravaillé. On a tout revu de manière un peu plus conséquente parce qu'on pensait qu'il y avait moyen de pousser davantage par rapport à ce que l’auteur en avait fait initialement.

Vous parliez de saison 2, saison 3, ça veut donc dire que la suite est déjà prévue ?
C'est une trilogie de livres en fait. L'idée c’est qu' une saison égale à un tome donc il y avait déjà cette ambition de faire trois saisons. Dès le début, on a ce travail d'implantation à faire donc voir les éléments dans les livres qu’on peut réutiliser dès maintenant en saison 1 et celles à venir. Donc il s'agit d'un long travail de réflexion sur l'ensemble de la série.

Pour en revenir un peu à votre métier de scénariste, qu’est-ce qui vous a attiré dans ce domaine-là ?
C’est vraiment le besoin et l'envie de raconter des histoires. La narration permet de voyager dans plein d'univers et d'apprendre plein de choses que j’ai pu expérimenter sur d’autres métiers. Il y a ce côté à la fois journaliste sur des enquêtes, un côté psychologue avec la psychologie des personnages, un côté narrateur forcément mais aussi inventeur... L'humour est également présent, on le retrouve pas mal dans La Quête d’Ewilan, bref, plein de choses qui viennent convoquer ce qu’on aime, en fonction des projets.

Pour finir, avez-vous des conseils pour les personnes qui voudraient se lancer dans cette carrière ?
Soyez curieux. Je donne des cours à la haute école Albert Jacquard et c'est ce que je leur dis : soyez curieux. Tout à l'heure, j’ai interviewé Émilie Tronche et c’était vraiment ça. Des enfants qui écrivent dans un carnet on l’a vu cent milles fois, on est d’accord, mais qu’est-ce qui fait qu’elle, ça marche ? Parce qu'elle a cette singularité dans sa narration, une autre manière d’aborder les choses avec une certaine sensibilité et un style particulier. Ce qui est génial c’est que la magie opère, même s'il n’y a qu’un minimum d'animation mais parce que l'émotion est juste. Donc voilà, il faut être curieux, désacraliser complètement l'écrit ou la V1. Écrire, c'est réécrire : vous pouvez savoir ce que vous allez raconter au début, mais il y aura douze, vingt versions avant le rendu final. Typiquement, derrière ce que vous voyez à l'antenne, il y a eu plusieurs étapes, plusieurs discussions et retours avec les réalisateurs. On a encore bossé après sur l'animatique, [NDLR : version préliminaire animée d’une séquence ou d’un film, parfois accompagnée d’une bande-son, permettant aux réalisateurs de se faire une idée de la future séquence] et on a même fait des prises avec eux... Tout ce qu'on a corrigé, c'est de la réécriture donc il faut vraiment la désacraliser. Ne pas le voir comme une grande montagne à franchir, sinon jamais vous y allez, quoi. Il faut aller voir le rocher qui est vingt mètres plus haut, celui qui est atteignable, puis progressivement, vingt mètres plus haut encore… En y allant par petites étapes, il n’y a pas de raison de ne pas y arriver. Après, bien sûr, c'est aussi une question de temps, d'envie et d'énergie.



