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Conversations avec Todd Haynes et Cate Blanchett


© Katia Peignois

Du 10 au 29 mai 2023, le Centre Pompidou consacre une rétrospective complète à Todd Haynes, l’une des figures de proue du cinéma indépendant américain nourri de la contre-culture.

Le lundi 15 mai, Cate Blanchett a fait le déplacement à Paris pour honorer le cinéaste et échanger avec lui à l’issue des projections de leurs deux collaborations : I’m Not There (2007) et Carol (2015). Animé par une admiration mutuelle, le duo s’est remémoré avec tendresse et humour les souvenirs d’un travail et d’une complicité que l’on ne se lasse pas de célébrer.

Avant la présentation de May December avec Natalie Portman et Julianne Moore en Compétition officielle au Festival de Cannes, Surimpressions revient sur les temps forts de cet événement parisien exceptionnel.


I’m Not There (2007)

I'm Not There © Killer Films

À mille lieues des biopics conventionnels, I’m Not There expérimente avec la forme en vue de fragmenter l’identité et le mythe de Bob Dylan au cours de la décennie 1960. Pour l’incarner, Todd Haynes a choisi cinq comédiens et une actrice, Cate Blanchett qui a remporté la Coupe Volpi de la meilleure interprétation féminine à la 64e Mostra de Venise.


La genèse du projet

Todd Haynes dit avoir réalisé, en revoyant I’m Not There pour la première fois depuis sa sortie, à quel point « tous mes films sont contenus dans celui-ci ». À l’origine du projet, il y a une impulsion vitale à « se pencher sur la matière artistique et la manière dont on survit à la création en abordant la figure de Bob Dylan à travers la décennie durant laquelle l’artiste était en transformation constante, celle où il pouvait absorber toute la culture qui l’environnait en quelques mois. De ce point de vue, Dylan a été un concentré de tous les enjeux culturels et populaires de l’identité américaine des 60’s ».


Entrer dans la peau du personnage : une expérience libératrice

I'm Not There © Killer Films

Interrogée sur la physicalité de son interprétation, Cate Blanchett admet s’être familiarisée avec la figure de Bob Dylan et décrit ainsi son approche : « Pendant le tournage, je me souviens qu’à chaque pause déjeuner, je passais en revue toutes les images du documentaire Dont Look Back de D.A. Pennebaker pour analyser précisément ces images de lui qu’on ne connaissait pas, pour voir sa manière d’échanger avec la presse qui était étonnante et en avance sur son temps ; avec des réponses très évasives, poétiques, des ellipses, et une manière unique de se mouvoir dans ces moments-là. C’était quelque chose de très inattendu, et je dois dire que ça a été une expérience extrêmement libératrice et jouissive pour moi. L’idée de génie de Todd Haynes a été de savoir que Dylan était une figure trop iconique pour qu’un homme puisse l’incarner de façon littérale ; il fallait la réinterpréter, la rejouer. J’ai vraiment eu toute la latitude nécessaire pour le faire et pour le réinventer. » Todd Haynes ajoute : « Je venais constamment te voir à New York, sur le tournage de Elizabeth : L’Âge d’or, pour te montrer des photos et des documentaires — notamment toutes les images de Dylan en couleur auxquelles Martin Scorsese avait eu accès pour préparer son film La Dernière Valse. Il ne s’agissait pas des photos très connues en noir et blanc présentes dans Dont Look Back, mais des images de l’époque charnière, entre 65 et 66, lorsqu’il avait inventé ce personnage inconnu — telle une sorte de marionnette qui gigotait beaucoup — très efféminé. C’était donc évident qu’il fallait inventer quelque chose pour le représenter, et choisir une femme m’a semblé nécessaire. Que tu l’aies fait et que tu dises que ça a été une expérience libératrice, c’est formidable car c’est vraiment ce que je recherchais. ».



La musique du film : le droit de recréer

© Katia Peignois

Contrairement à son expérience sur Velvet Goldmine pour lequel il avait dû produire un album pour pallier au refus de David Bowie de céder les droits de ses œuvres, Todd Haynes a obtenu l’autorisation de Bob Dylan d’intégrer ses créations au long-métrage. Reconnaissant, il confie : « Dès que j’ai eu l’idée de I’m Not There, je me suis adressé à ma productrice Christine Vachon en lui disant que cette fois il me serait impossible de me passer de la musique de l’artiste concerné. Toutefois, je n’osais pas m’imaginer aller frapper à la porte de Dylan pour lui demander l’accord, et je me demandais vraiment par quel bout prendre ce problème. Christine a été, comme toujours, très pragmatique et elle m’a dit de tenter le coup, et qu’on verrait bien ce qu’il adviendrait. En l’occurrence, tenter le coup, ça s’est fait par l’intermédiaire de deux personnes : Jesse Dylan, le fils aîné du chanteur qui est lui-même réalisateur, et Jeff, le manager de Bob Dylan. Tel un défi, on a introduit le projet du film à Jeff, et étonnamment il ne m’a ni raccroché au nez, ni hurlé dessus. Il m’a dit « Ça me fait penser à Allen Ginsberg qui voyait Dylan comme la réunion, dans un seul homme, des archétypes de la société américaine ». C’était donc déjà plutôt bon signe pour mon film. Il m’a alors suggéré de rédiger un petit topo pour présenter mon projet de manière transparente à Bob Dylan, en évitant de le flatter avec des formules toutes faites du type « c’est la voix d’une génération » et de simplement décrire mon idée telle qu’elle était. C’est ce que j’ai fait, et un mois plus tard, Jeff m’a appelé pour me donner le feu vert du chanteur. Dylan m’a cédé les droits de toutes ses chansons à vie. À ce jour, j’ai encore du mal à y croire. Je ne sais pas comment cela a été possible. Mais je dois me rendre à l’évidence : c’est sa façon d’être, c’est un artiste qui a choisi de donner à un autre artiste - si je peux oser me nommer ainsi - son espace et sa confiance pour récréer. Quand on pense aux libertés qui ont été prises dans le film, dans l’interprétation des personnages et dans le récit de la vie de Dylan, il aurait pu faire preuve d’une certaine sensibilité ou être réticent, mais ça n’a pas été le cas. Il s’est mis en retrait, et a pris une distance totale, à tel point que je ne l’ai toujours pas rencontré. Cate non plus. On devrait peut-être aller le voir en concert (rires). ».


I'm Not There © Killer Films

Les versions de Dylan : l’influence de Jean-Luc Godard et de Federico Fellini

Avec son directeur de la photographie, Ed Lachman (présent pour l’occasion), Todd Haynes a assigné à chaque identité de Bob Dylan un traitement esthétique spécifique. À propos du film dans le film, le réalisateur confirme l’influence de Jean-Luc Godard tout en revendiquant un autre point de vue sur le couple godardien. «J’avais un peu perdu de vue cet aspect, mais aujourd’hui j’ai réalisé à quel point le public est attaché au personnage incarné par Charlotte Gainsbourg, parce que même si c’est une référence directe à Masculin Féminin et à Deux ou trois choses que je sais d’elle de Jean-Luc Godard, j’ai toujours eu un rapport un peu problématique avec la façon dont il représente ses personnages féminins. On se demande constamment quel lien et quel rapport il entretient avec ces femmes ; comment il les voit, comment il les donne à voir dans ses œuvres. »

I'm Not There © Killer Films

Si le segment consacré à Bob Dylan version Cate Blanchett a souvent été associé au documentaire Dont Look Back de D.A. Pennebaker, le réalisateur de Carol le compare plutôt à un geste fellinien : « On était dans l’idée de mime, quelque chose de burlesque, dans un environnement très urbain, un rapport très ironique, qui vise la confrontation de l’artiste avec la perception de son art et les attentes des admirateurs vis-à-vis de sa création. On était beaucoup plus chez Fellini que dans le documentaire. ». L’aspect documentaire apparaît, quant à lui, sous la forme du mockumentaire - dans l’arc narratif délicieusement incarné par Julianne Moore et Christian Bale — que Todd Haynes a pensé comme une « mise en abyme parodique de la personnalité de Bob Dylan. »




Carol (2015)


Carol © Film4

C’est sous une salve d’applaudissements exaltés — et ininterrompus durant tout le générique de fin de Carol — que le public a accueilli Todd Haynes et Cate Blanchett à l’issue de la projection. Le cinéaste n’a d’ailleurs pas caché son émotion face à cette célébration passionnée.


La circulation du désir : un changement de point de vue

Carol © Film4

En adaptant le roman The Price of Salt de Patricia Highsmith à partir du magnifique scénario de Phyllis Nagy, le point de départ pour Todd Haynes a été la question de la focalisation. « J’ai été attiré par l’idée de mettre en scène une histoire d’amour digne d’intérêt parce qu’elle se heurte à un obstacle durable, celui des conventions d’une époque qui se mettent en travers de deux personnes qui s’aiment. Ce qui m’intéressait particulièrement, c’était ce rapport de subjectivité intense. Comme dans le roman il y avait déjà un usage de la première personne, du « je », très présent et très puissant, il était évident que le vecteur d’identification serait Therese (Rooney Mara), que ce serait à travers elle que l’on verrait tous les tremblements, tous les doutes, cette vulnérabilité de la personne amoureuse qui cherche chez l’autre les signes d’un amour réciproque, et l’état de vigilance permanente dans lequel on se trouve quand on est dans une relation intime. Ce qui était essentiel ici, c’était de pouvoir inverser le rapport de force. Comme dans les couples, les dynamiques peuvent s’intervertir, et la personne qui était en position dominante peut se retrouver tributaire de l’attention et des sentiments de l’autre. Voir Carol passer de ce statut de certitude, d’une forme de domination, à un rapport de fragilité et être exposée au désir de l’autre, ça me paraissait important. Aussi, à la lecture du scénario de Phyllis Nagy, j’ai immédiatement pensé à Brève Rencontre de David Lean, et à sa structure circulaire, cette première scène dans la gare qui revient à la fin du film et qui permet d’avoir une entrée différente une fois qu’on connaît les personnages. Ce procédé interroge notre regard, et nous offre une autre interprétation. Mes deux points de départ étaient donc cette structure circulaire et le regard de Therese qui en train de chercher sa voie à travers l’art photographique et le fait d’apprendre à cadrer des êtres humains. Cet aspect a orienté tous nos choix esthétiques et la construction visuelle du film. »


Faire de Carol un personnage tridimensionnel

Brève Rencontre de David Lean

Pour Cate Blanchett, il était essentiel de ne pas cantonner son personnage à un objet de désir. « Si Carol est initialement l’objet de désir de Therese, il était primordial pour moi qu’elle soit un personnage tridimensionnel, avec ses propres complexités car c’est aussi ce qui creuse une distance entre Therese et elle dans le récit. Les différences entre les deux femmes ne sont pas seulement sociales et économiques ; elles ont aussi une grande différence d’âge ; elles n’entrent donc pas de la même manière dans cette relation amoureuse et dans le désir. Carol n’est pas réductible à son attirance pour Therese, car elle possède ses propres enchevêtrements. J’ai beaucoup puisé dans le roman pour revenir au contexte dans lequel Carol évolue. Il faut savoir que dans les années 50 les amours saphiques n’étaient même considérés comme suffisamment dignes d’intérêt pour être illégaux, on les ignorait tout simplement. J’ai nourri mon jeu de cette situation, et de mes discussions avec Todd et Rooney Mara. Todd citait Brève Rencontre qui est un film que j’adore aussi, et qui nous a permis de développer une énergie duelle : c’est une histoire passionnelle et volcanique où tout se joue de manière très subtile et délicate. »


L’alchimie avec Rooney Mara

Soucieuse de trouver les mots justes pour décrire sa partenaire dans Carol, Cate Blanchett souligne son aspect énigmatique et l’évidence de leur alchimie : « Rooney est quelqu’un de très mystérieux, à l’écran comme dans la vie. Elle est d’une extrême attention, elle ne dit jamais une phrase qui ne soit pas nécessaire. Entre nous, les choses se passaient de commentaires, ça se faisait par une attention à l’autre et une sincérité très pure. J’en garde le souvenir d’un rapport fluide, simple et basé sur une délicatesse réciproque. Tout était en filigrane. Rooney ne cherchait pas à surexpliquer, elle préférait la subtilité et le sous-texte. ».


Carol © Film4

Travailler avec Todd Haynes : une célébration de la collaboration

Cate Blanchett a conclu cette soirée en l’honneur de Todd Haynes en rappelant ce qui fait de lui un cinéaste précieux : « Ce qui définit foncièrement le travail avec Todd, c’est un véritable sens de la collaboration. On dit toujours que le cinéma est un travail d’équipe mais c’est seulement quand vous avez fait un film avec Todd que vous comprenez ce que ça veut vraiment dire. Il inclut absolument tout le monde dans chaque étape. Dès le départ, il vous prend par la main et il construit un navire assez solide et assez large pour que chacun puisse y apporter le meilleur de lui-même. On le constate avec ses collaborateurs qui ne le quittent pas et reviennent inlassablement travailler avec lui. Todd offre une expérience collective horizontale, alors qu’aux États-Unis il y a une dimension très pyramidale dans la création. »



Animation des échanges : Judith Revault d’Allonnes

Traduction des échanges : Massoumeh Lahidji

Texte et photos pour Surimpressions : Katia Peignois

Surimpressions et Katia Peignois remercient chaleureusement les équipes du Centre Pompidou et le service de presse (Rendez-Vous).

Merci à Aurélie Dard pour sa confiance et son aide précieuse.

Merci également à Amélie Galli.


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