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Rencontre avec Nahuel Pérez Biscayart : "El Jockey parle de la transformation profonde de l'identité"

En salles cette semaine : El Jockey, un drame psychologique hautement esthétique, entre courses à cheval et quête d’identité. Dans le rôle-titre, on trouve le comédien polyglotte et versatile Nahuel Pérez Biscayart. 


El Jockey
© Cherry Pickers

Argentin d’origine, Nahuel Pérez Biscayart joue en espagnol, en anglais… mais parle aussi parfaitement français. En 2017, il était la tête d’affiche du bouleversant 120 Battements par minute, qui lui a valu un César. Il a aussi tourné en Belgique, dans le drame Je suis à toi (2014) de David Lambert. Dans El Jockey, comédie dramatique signée par son compatriote Luis Ortega, et remarquée au dernier festival de Venise, il campe Remo Manfredini, un jockey aussi talentueux que dépressif. Hospitalisé suite à un accident de course, fuyant son boss exaspéré et sa fiancée enceinte, Remo s’échappe de l’hôpital presque mourant, et erre dans les rues de Buenos Aires… au bout du chemin, la renaissance l’attend. Chorégraphies, esthétique pop et stylisée, géométrie des plans, costumes soignés : derrière sa forme extravagante, quelque part entre Wes Anderson, David Lynch et Xavier Dolan, El Jockey déploie un propos fort – et queer – sur la découverte de soi. 


El Jockey
© Cherry Pickers

El Jockey est un film avec une mise en scène très particulière, très formelle. Comment c’était de découvrir le résultat sur grand écran ? Est-ce que le film ressemblait à tes attentes, ou était-il différent ?


NPB : Même si j'avais déjà travaillé avec lui (dans le film Lulu en 2014, NDLR), et que j'avais vu ses films précédents, Luis est un réalisateur en constante évolution. A chaque fois, il me surprend. Comme tout artiste, il essaye toujours de renouveler son regard. Évidemment, il y a toujours des traits reconnaissables, mais à chaque fois il collabore avec des nouvelles personnes, qui vont aussi apporter de nouvelles manières de filmer... Il est vraiment dans une démarche d'exploration. Donc je ne m'attendais pas vraiment à ce qu'on voit dans le film. Je ne savais pas que ça allait être aussi esthétique, formel, que l'image serait aussi travaillée. Mais c’est vrai qu’il a fait appel à Timo Salminen, qui est le chef opérateur de Kaurismäki, donc c'est sûr que ce dernier amène un côté hautement formel, et un aspect figé, de caméra fixe. Après, le film a aussi un côté latinoaméricain, voire hispanique, à la Almodovar... C'est un mélange d'inspirations. 


Comment on approche un rôle pareil, physiquement, mais aussi mentalement ? 


Évidemment, j'ai fait de la course à cheval, mais aussi d’autres choses très concrètes : comme le personnage se transforme beaucoup, on a fait plein d’essayages de costumes, de maquillage, pour imaginer son évolution ... Tout ce processus a aussi permis de construire et me projeter dans ce personnage. Le film parle de transformation profonde d'identité, donc quand on le met en action concrètement, c'est passionnant. C'est un peu le travail d'acteur, qui devient très concret. Et j'aime bien quand c'est concret ; parfois en cinéma, les idées se font les ennemies du vivant. Et la surprise de se voir transformé, sans trop savoir ce que ça va donner, c'est très énergisant. Pour toi comme pour l’équipe de tournage.


© Cherry Pickers
© Cherry Pickers

Au début du film, le personnage de Remo semble perdu, coincé dans un rôle qui ne lui convient plus, il verse dans l’autodestruction (drogue, alcool) …  Mais ensuite, après avoir traversé une forme de « renaissance », il semble davantage en paix avec lui-même. 


Le personnage entreprend effectivement une sorte de voyage, de transmutation. Je pense que le film raconte aussi comment cette transformation est une sorte de libération, une manière de s’affranchir de cette haine collective qui nous habite - surtout actuellement. Tu dis autodestruction, à travers les substances, mais en même temps, c’est une façon de justement de détruire cette prison identitaire dans laquelle le personnage est enfermé, et qui ne lui convient plus. Et au lieu de désespérer, ou de mourir de dépression, il a tellement envie d'aimer, que quand sa copine lui dit « il faut que tu meures et que tu renaisses » il n'hésite pas une seconde. Je trouve ça très touchant. C'est une audace qui parfois m'interpelle (rire).


Est-ce que tu approches tous tes rôles de la même façon, ou ça change à chaque fois ?


De façon générale, j'essaie de ne pas avoir de technique. C'est très intuitif. Déjà parce que ma formation est plutôt une déformation : je n'ai jamais fait de conservatoire d'art dramatique. Je m'étais inscrit... mais j'y suis jamais allé (sourire). J'essaie que le projet lui-même m'amène une logique, une manière de préparer mon travail. Justement pour ne pas anticiper, ne pas envahir le film avec des préjugés. Évidemment on a tous nos manies, ou nos désirs. Mais je n’ai jamais un ‘manuel d’instructions’ que j’emploie à chaque rôle. Mon travail d'acteur s'adapte beaucoup au réalisateur ou à la réalisatrice avec qui je travaille.  


© Cherry Pickers
© Cherry Pickers

Espagnol, Anglais, Français… Le fait de travailler dans plusieurs langues et pays est-il un aléas de parcours, un choix conscient, une envie ou une nécessité ? 


Hm, je ne sais pas. Déjà de base, je ne suis pas acteur, je pense que je suis juste une personne qui de temps en temps, se met devant une caméra, avide d'expériences avec d'autres. Je n’ai jamais eu d’envie de "carrière" ou de parcours spécifiques. Quand j'étais petit, rien n'était plus loin de moi que l’idée d'être acteur. J’avais envie d’expériences, de voyages - tout ce qui est sensoriel m'attirait beaucoup. Je voulais tout être – et c’est le cas encore aujourd’hui, mais je n'ai pas le temps (rire). Je pense que c'est cette curiosité qui m'a poussé vers le jeu, parce que jouer c'est aussi aller vers l’inconnu, se perdre, se dissoudre...  Je pense que je ne pourrais pas jouer autrement que comme je le fais, c’est-à-dire dans plusieurs langues, avec des gens de cultures et de territoires différents. C'est inconscient, là je mets des mots dessus parce que j'y réfléchis. Mais je me souviens, la première fois que j'ai gagné une bourse pour aller à New York travailler dans une troupe de théâtre : j'étais mort de peur mais j'avais une folle envie d'aller vers l'inconnu. C'est ça le défi, et c’est ce qui me meut. Donc je suis reconnaissant que la vie m'ait permis en quelque sorte de travailler sur d'autres latitudes. Je n'aurais jamais imaginé que quelqu'un en France me verrait un jour dans un film argentin et me proposerait de jouer dans un film français… !


© Cherry Pickers
© Cherry Pickers

Quel genre de cinéphile es-tu ? Un film récent que tu as aimé et pourquoi ?


Je ne suis pas du tout cinéphile. Je vois des films de temps en temps, mais plutôt des films hybrides, des fictions documentaires, des œuvres qui ne racontent pas forcément une seule chose. En décembre, j'ai vu With Hassan in Gaza de Kamal Aljafari, et ce film m'a profondément touché par sa simplicité et sa force invisible. Evidemment, le sujet nous bouleverse d'autant plus aujourd'hui, car on se demande si tous ces visages qu'on voit à l’image sont encore là ou pas. Mais c’est aussi par la manière dont il est monté, et tourné. C'est comme une sorte de respiration. Le fait de contempler, d'étirer le temps sur certaines images, certains plans... Sur un territoire qui n'existe plus tel qu'il était. Je me suis dit, waw....  C'est le dernier film qui m'a profondément touché. 


Tu as tourné en Belgique en 2014 dans le film Je suis à toi de David Lambert, une sorte de triangle amoureux avec Jean-Michel Balthazar et Monia Chokri, où tu joues un escort boy argentin qui débarque dans un village de Belgique… Que gardes-tu de cette expérience ?


J'a-dore tourner en Belgique ! Je me sens très proche des équipes belges et de leur manière de bosser, drôle, simple, passionnée... Je garde un super souvenir du film de David, on s'était très bien entendus, et avec Monia aussi... On vivait ensemble dans un appartement durant le tournage, on dinait souvent ensemble... C'est un des premiers films que je faisais en Europe, j'étais parti de Buenos Aires moins de deux ans auparavant, et je parlais déjà un peu Français, mais moins bien que je le parle maintenant. David m'a donné beaucoup de place, je me sentais très inspiré, et regardé avec beaucoup d'amour. Et ça pour moi c'est important, c'est ce qui donne du sens aussi à notre travail, ça nous permet de nous perdre encore plus dans l'univers d'une œuvre. Donc j’en garde un souvenir assez ludique, avec beaucoup de légèreté, d'insouciance, d'ouverture vers le monde.... Donc j'ai hâte de retourner en Belgique un jour !



El Jockey de Luis Ortega. Avec Nahuel Pérez Biscayart, Úrsula Corberó, Daniel Giménez Cacho. Durée : 1h36. En salles ce mercredi 28 janvier. 


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