De la Belgique à Pandora : rencontre avec Jonathan Moulin, superviseur effets spéciaux
- Kévin Giraud

- 12 déc. 2025
- 6 min de lecture
En rentrant à l’IAD, Jonathan Moulin n’avait sans doute pas imaginé que deux décennies plus tard, il aurait son nom au générique d’un film de James Cameron. De Louvain-la-Neuve à la Nouvelle-Zélande, en passant par Londres et Bruxelles, cet animateur et technicien des effets spéciaux pour Wētā a collaboré sur des films Marvel, Star Wars, James Bond, sans oublier le Hobbit ou encore le dernier Superman. Une carrière impressionnante, sur laquelle il revient avec nous aujourd’hui, alors qu’Avatar s’apprête à nouveau à conquérir les salles.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire du cinéma ?
Quand j’avais environ cinq ans, nous avons été voir La Belle et la Bête au cinéma avec l’école. J’ai été complètement captivé par le film, au point d’en dessiner plusieurs scènes ensuite pour les offrir aux membres de ma famille. Les films ont toujours fait partie de ma vie. Mes parents tenaient un restaurant, et mon frère et moi passions beaucoup de soirées à regarder des cassettes de la vidéothèque familiale pendant qu’ils travaillaient au rez-de-chaussée. J’ai grandi avec les films d’animation, mais je pense que ce sont Jurassic Park et Star Wars qui m’ont vraiment donné envie de me tourner vers les effets visuels.
À l’IAD, j’ai étudié la réalisation et l’infographie, ce qui, d’une certaine manière, reliait mes différents centres d’intérêt, à savoir la dimension créative et l’aspect technique de la création de films.
J’ai obtenu mon diplôme en 2008, en pleine crise financière, et à cette époque, les opportunités dans les VFX ou l’animation en Belgique étaient très limitées pour les jeunes diplômé·es. Comme beaucoup de mes camarades, j’ai donc accepté tout travail créatif que je pouvais trouver — sites web, petits projets de publicité, montage… L’important pour moi, c’était de continuer à créer et à acquérir de l’expérience. Petit à petit, une opportunité en amenant une autre, j’ai finalement rejoint Victor3D (aujourd’hui connu sous le nom Benuts) pour travailler sur mon premier film d’animation.

En 2010, c’est le monde du long-métrage que vous découvrez, d’abord avec Victor3D puis avec le studio nWave…
J’étais très enthousiaste, et surtout curieux d’apprendre. À ce moment-là, je ne m’étais pas encore spécialisé dans une discipline précise. En tant qu’étudiant, je voulais devenir animateur de personnages, mais en travaillant comme freelance, j’ai développé un intérêt particulier pour le lighting et le shading [l’éclairage et la gestion des ombres, qui permettent d’ajouter du volume aux personnages et objets numériques, NDLR]. Alors, quand l’occasion s’est présentée de travailler sur mon premier long, Le Cristal Magique du Père Noël, en tant que lighting artist, j’ai sauté dessus.
Le projet n’était pas simple, et malheureusement Victor3D a fait faillite vers la fin de la production. Heureusement, ils ont pris le temps de me recommander à Grid-VFX, un studio gantois, qui m’a engagé pour terminer le film dans leurs locaux. Peu de temps après, j’ai eu la chance de rejoindre nWave, qui représentait pour moi le top du cinéma d’animation en Belgique. C’était ma première véritable expérience dans un environnement structuré, avec un pipeline [processus de production d’un film d’animation, NDLR] complet et entouré d’artistes talentueux. Cette étape a vraiment confirmé mon amour pour le lighting.

Ensuite, vous déménagez à Londres dans un grand studio d’effets spéciaux, comment décroche-t-on ce type de poste ?
Pendant la production du Cristal, j’ai rencontré Youen Leclerc, et c’est ce contact qui m’a ouvert les portes du studio Cinesite. Les choses se sont enchaînées très vite et quelques semaines plus tard, j’étais à Londres pour commencer à travailler sur John Carter.
J’ai abordé cette nouvelle étape avec beaucoup d’enthousiasme… et une bonne dose de naïveté aussi. Tout était plus grand, plus complexe, mais j’étais déterminé à apprendre et à donner le meilleur de moi-même. L’équipe a été extrêmement accueillante, le travail passionnant, et on a rapidement formé un super groupe. C’est cette expérience a véritablement ouvert la porte à tout ce qui a suivi.
Depuis, vous enchaînez les blockbusters. Qu’avez-vous ressenti à l’époque ?
Les premiers “gros” films sont toujours un peu particuliers. Voir son travail prendre vie sur grand écran, ça reste un sentiment incroyable. Et quand, en plus, c’est une franchise qui te tient à cœur, c’est encore mieux. Je ressens toujours beaucoup de plaisir quand un film sur lequel j’ai travaillé sort en salle, mais c’est un sentiment un peu différent aujourd’hui. Je suis sans doute moins dans la satisfaction personnelle, et plus dans la fierté de voir ce que toute l’équipe a réussi à créer ensemble.
La première fois que vous collaborez avec Wētā, c’est en 2014 pour Le Hobbit, 3e partie. Vous connaissiez déjà bien la saga ?
Tout à fait – J’adore la trilogie du “Seigneur des Anneaux”. Les films sont sortis quand j’avais entre quinze et dix-huit ans, et ils ont complètement redéfini ma vision de la création cinématographique : tourner la majeure partie des trois films d’un coup, mélanger autant de techniques… c’était révolutionnaire. Avoir l’opportunité de travailler sur le Hobbit a vraiment été un rêve devenu réalité, à la fois sur le plan professionnel et personnel. C’était une manière incroyable (et plutôt fun) de contribuer à cet univers. Cette première expérience en Nouvelle-Zélande a aussi été très agréable: j’ai tout de suite été séduit par les paysages et par la gentillesse des gens.

Ensuite, vous retournez à Londres pour travailler chez Industrial Light & Magic (ILM), la société fondée par Georges Lucas.
Après Le Hobbit, j’ai d’abord collaboré avec MPC Londres pour Le Livre de la Jungle. Ce film a été une véritable étape pour moi, on y a repoussé les limites des environnements et des personnages numériques, et le film a finalement remporté l’Oscar des meilleurs effets visuels. Début 2016, j’ai rejoint ILM Londres. À mon arrivée, le studio comptait à peine une centaine de personnes, ce qui m’a permis de grandir avec lui, à la fois sur le plan technique, créatif, mais aussi en termes de leadership. Au fil des années, j’ai eu la chance d’évoluer jusqu’à devenir responsable du développement visuel (Lookdev) mais aussi responsable lighting pour le studio londonien. Travailler sur Jurassic World ou encore Star Wars : Le Dernier Jedi, c’était clairement un rêve d’enfant devenu réalité.
Quand ILM a été sollicité pour participer à la création de Avatar : La voie de l’eau, c’était à la fois très excitant et assez intimidant. Nous avions environ cinq mois pour aider Lightstorm [la société de James Cameron, NDLR] à terminer ce film incroyablement ambitieux, et Wētā FX avait déjà placé la barre très haut. Ça reste l’un de mes souvenirs les plus gratifiants, et cette aventure m’a valu une reconnaissance de l’industrie via une nomination individuelle aux VES Awards, ce dont je suis très honoré.
Depuis deux ans, vous êtes de retour en Nouvelle-Zélande, pouvez-vous nous parler des projets sur lesquels vous travaillez aujourd’hui ?
Pendant ma première année, j’ai travaillé dans le département shading sur Avatar: de feu et de cendres, principalement sur la création de nouveaux environnements, mais j’ai aussi collaboré sur Minecraft et Superman depuis. Travailler chez Wētā FX, c’est toujours stimulant : on se retrouve constamment face à des séquences très ambitieuses, et l’objectif est toujours de repousser un peu plus loin les limites du possible en termes d’effets spéciaux, le tout au sein d’équipes bourrées de talent.

Avec le recul, pensez-vous que vous auriez pu faire carrière en Belgique ?
Je n’aurais probablement pas eu la chance de travailler sur des projets d’une telle ampleur, mais l’industrie a énormément évolué en Belgique. De nombreux studios produisent aujourd’hui du travail de qualité, et on voit de plus en plus de Belges qui connaissent un vrai succès à l’international. Les artistes belges sont souvent reconnus pour être sympathiques, fiables et travailleurs, des qualités essentielles dans ce métier.
Le cinéma européen, quant à lui, a toujours été porté par d’excellentes histoires et un regard fort sur la réalité sociale. Et même si on n’a pas vraiment de superproductions comparables à celles de l’industrie anglaise ou américaine, l’industrie de l’animation, par exemple, continue de grandir. Avec les outils de création qui se démocratisent et deviennent de plus en plus accessibles, je pense qu’on va voir émerger encore plus de projets belges de qualité dans les années à venir.
Qu’est-ce que le jeune Jonathan Moulin penserait de vous, s’il vous rencontrait aujourd’hui ?
Je crois qu’il serait ravi et un peu surpris. Mon ambition initiale était simplement d’avoir la chance de travailler sur un gros film hollywoodien, et au final, j’ai eu la chance de travailler sur nombre d’entre eux. J’ai rencontré des personnes brillantes, voyagé à travers le monde, et appris énormément. Je pense que mon jeune moi se sentirait extrêmement chanceux. Aujourd’hui, j’aime toujours autant le cinéma, et je continue de me déplacer en salle dès que possible. Je suis avant tout un fan de films plutôt que de séries, et si je remarque de temps à autre un détail technique, je suis toujours capable de m’immerger dans une excellente histoire. Après tout, c’est ça le cinéma.



