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Rencontre avec Jim Jarmusch : "On est tous tordus, mais je ne suis pas dans le jugement."

Rencontre avec Jarmusch, homme grâcieux et raconteur hors pair, au Festival de Venise, où il a obtenu le Lion d’Or. 


Father Mother Sister Brother, de Jim Jarmusch
© Cinéart

Le cinéaste cool par excellence ? La réponse est évidente : c’est Jim Jarmusch, avec ses lunettes de soleil, ses vêtements sombres et sa chevelure argentée. Mais son aura n’a rien à voir avec cet attirail. Du haut de ses 72 ans, il dégage sagesse et expérience (il a toujours été intéressé par le bouddhisme zen) tout en conservant un sens de l’humour contagieux. Ce mélange détonnant se retrouve souvent dans ses films, et Father Mother Sister Brother, en salles le 7 janvier, n’y fait pas exception. Ce triptyque d’histoires autour des liens familiaux, nous parle des défis, mais aussi du soutien que peuvent trouver père, mère, sœur et frère l’un avec l’autre. 



La famille, c’est par définition quelque chose de très intime et personnel. Qu’est-ce que vous avez ressenti en écrivant ce film ?


Je voulais faire quelque chose qui soit dans l’observation et pas dans le jugement. Toutes les familles sont complexes, mais je n'essaye pas d’analyser leurs difficultés, simplement de les observer. Ça ne m’intéresse pas de pointer du doigt : “Cette personne est bonne, cette personne est mauvaise”. On est tous tordus. Il y a des personnes qui sont mauvaises, et d’autres non, mais on a tous notre part de l’un et notre part de l’autre. J’ai perdu mes deux parents, mais ça ne m’obsédait pas en faisant ce film. C’est drôle car la plupart du temps, je garde en moi mes idées de films pendant des années, avant d’en faire un scénario. Mais pas celui-ci. Il a jailli de moi. 


Quelle histoire vous est venue en premier, et comment avez-vous mis en place les connections qui existent entre les trois. 


La première histoire m’est venue d’abord, mais j’étais déjà en train de penser aux autres en l’écrivant. Il y a un point sur lequel je suis catégorique : Father Mother Sister Brother n’est pas un rassemblement de courts-métrages. L’idée que quelqu’un les regarde séparément me mortifie, car j’ai travaillé très dur pour créer une accumulation. La dernière histoire est plus émotionnelle, mais elle ne le serait pas autant sans les deux premières. En regarder un mais pas les autres…ça m’horrifie.


Lorsque vous écrivez, est-ce que vous avez un acteur précis en tête ? 


Oui, toujours.


Father Mother Sister Brother, de Jim Jarmusch
© Cinéart

Comment est-ce que ça fonctionne ? 


Pour ce film-ci, c’était assez simple, car j’avais déjà travaillé avec tous les actrices et les acteurs auparavant, sauf Charlotte Rampling et Mayim Bialik. Mayim est une célèbre actrice de télévision [NDLR, The Big Bang Theory]. Ce n’est pas mon truc, mais par contre j’adore le jeu Jeopardy. Et elle est ma présentatrice préférée. Quand j’ai écrit la première histoire, j’ai senti qu’il fallait que Mayim soit la sœur d’Adam Driver, et Tom Waits leur père. Je ne l’avais jamais rencontré, donc j’ai dû trouver un moyen de l'appeler. Et elle a dit oui.


Vous travaillez avec Tom Waits depuis 1986 et Down by Law. Comment votre relation a-t-elle évolué au fil des années ?

 

Elle s’est approfondie. On est comme des frères. On garde le contact l’un avec l’autre, et on discute autour de nos projets respectifs. Je connais ses enfants depuis leur naissance, ce sont des adultes désormais. On a un long passé derrière nous, et on a eu beaucoup d’aventures étranges ensemble. Des sacrées choses. Je ne saurai pas toutes vous les raconter… Il vit en Californie et moi sur la côte Est, mais on est resté proches. Je suis toujours admiratif de son imagination. 


Comment est-il sur le tournage ? Est-ce qu’il suit vos indications ? 

Oh oui. Il est très respectueux de mon statut de réalisateur. Et il peut parfois être intimidé. Mayim Bialik et Adam Driver sont des acteurs très précis et rigoureux, tandis que Tom est beaucoup plus relâché. Le premier jour du tournage, il est venu me voir : “Jim, tu as engagé deux professionnels, des tueurs. Qu’est-ce que je fais ? ”. Je lui ai répondu, “Tom, je suis ton réalisateur. On fait ton rôle à ta façon”. La beauté de Tom dans ce film, c’est qu’il est drôle sans être comique, il est émouvant sans être tire-larmes. J’ai vu le film des millions de fois en montage, et le moment où il parle de l’enterrement de sa femme, et dit “C’était quelque chose d’émotionnel”, ça me touche fort. J’ai la chair de poule rien que d’y penser. C’est tellement beau.



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