Martin Jauvat sur Baise-en-ville : “Je veux raconter quelque chose à rebours de ce qu’on attend de ma génération”
- Julien Del Percio

- il y a 3 jours
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Dernière mise à jour : il y a 2 jours
Martin Jauvat fait partie de ces artistes dont le parcours atypique et la débrouillardise inépuisable suscitent immédiatement la sympathie. Recalé de la prestigieuse école de cinéma la Fémis en 2018, le jeune réalisateur originaire de Chelles - “ni la vraie banlieue, ni la vraie campagne” comme il le dit lui-même - a peu à peu tracé son chemin dans le milieu du cinéma français, jusqu’à son premier film Grand Paris en 2023, financé avec l’équivalent d’un budget de court-métrage. Entretien avec le réalisateur suivie de la critique du film.

D’où est venue l’idée de Baise-en-ville ?
Du terme lui-même, “Baise-en-ville”. Je me suis dit que l’expression était incroyable et que c’était dingue de pas l’avoir entendu avant. Quand j’ai découvert ce qu’était un baise-en-ville, je devais avoir vingt-cinq, vingt-six ans, et je me suis dit qu’il y avait tout pour faire une comédie dans cette expression. Moi qui ai vécu toute ma vie en banlieue lointaine, qui ai vécu l’éloignement par rapport à la ville, le fait de galérer à voyager, à pouvoir se loger, tout ce que ça peut entraîner de rencontres amoureuses, ou non. Je me suis dit qu’il y avait moyen de faire une comédie romantique qui raconterait toutes ces galères de transport…Il y avait un programme avec cette expression. Mais aussi un ton, un peu provocateur. Et en même temps je veux raconter quelque chose qui est à rebours de ce qu’on attend de ma génération, avec Tinder etc.
Même s’il narre les aventures cocasses d’un jeune homme à la recherche d’un endroit où découcher - grosso modo, le personnage principal tente de draguer des filles habitant près de son lieu de travail dans l’espoir de dormir chez elle après son shift de nuit - le film contourne habilement les clichés sexistes dans lesquels il aurait pu se vautrer. Mais comment parvenir à raconter une telle histoire sans offrir une représentation toxique de la masculinité et des rapports hommes-femmes, surtout à l’heure actuelle ?
C’est une excellente question. Quand on pitche le film, il a l’air méga-lourd et problématique. On se dit que le gars va conquérir des meufs - rien que le mot est super problématique - pour les utiliser, juste parce que ça l’arrange. Mais justement, ce qui m’intéresse, c’est de prendre un concept aussi dur et problématique, mais de le faire avec un personnage aussi mal à l’aise, un personnage à ce point à rebours de ces clichés, qui va déconstruire ces injonctions de “il faut baiser quand on est jeune”, “il faut être un vrai mec”, “il faut avoir une libido de fou pour être viril”. Ce cliché du mec macho, on l’a beaucoup vu dans la comédie romantique, mais moi je voulais tout détricoter pour en arriver à un personnage qui va se réaliser en assumant qu’il n’est pas viril, qu’il n’est pas “un vrai mec” - enfin, aux yeux de la société, évidemment. Parce que pour moi, être “un vrai mec”, c’est assumer qui on est vraiment et savoir ce dont on a besoin en dépassant les injonctions de la société. Même le titre - j’y reviens - c’est presque un anti-titre à ce niveau. Tu te dis “ça va être un film de gros baiseur”. Alors que, vraiment pas du tout (rires). Au final, personne ne baise dans Baise-en-ville.

L’esthétique très flashy du film - beaucoup de vêtements, d’accessoires et de véhicules sont roses fluos, entre autres - sert à soutenir ce propos sur la déconstruction masculine ou il s’agit simplement de tes goûts personnels en termes de couleurs ?
Les deux ! Moi j’adore ces couleurs-là mais en même temps, elle raconte quelque chose parce qu’effectivement, dans les clichés de la virilité, les couleurs pimpantes, fluos, flashys, sont plutôt des trucs de fille, de Barbie. Il y a un côté Barbie dans le film. C’est hyper cliché, mais le rose c’est une couleur de fille…Mais moi c’est ma couleur préférée. Et aussi, ce qui m’intéresse avec ce paradoxe des couleurs, ce sont les supporters de foot, qui sont un peu l’idée cliché des mecs virils, fans de sport, etc. Sauf que moi les premiers gars que j’ai vu porter du rose fluo, c’est des mecs avec des maillots de foot ! Finalement, c’est eux qui amènent de la couleur dans la vie, dans l’espace publique. C’est aussi pour ça que je suis un énorme fan de maillot de foot. Je crois que le maillot de foot, finalement, il fluidifie un peu…Bon évidemment, il y a plein de gros trucs homophobes voire racistes liés aux supporters de foot, mais ce truc de la couleur je le trouve tout de même hyper intéressant.
L’intro du film nous dévoile de splendides images de l’immensité du cosmos, jusqu’à transitionner avec le siphon de la baignoire du héros, qui regarde l’eau s’écouler lentement. C’est une manière de situer ton histoire dans l’immensité de l’univers ?
Je voulais faire se rejoindre le micro et le macro comme on dit. Imaginer que l’univers est infini, immense, impensable, et nous on se débrouille avec nos petits soucis, nos petits tracas du quotidien. C’est aussi le sens du plan final, de s’éloigner de la petite fenêtre du héros et de voir qu’il y a plein d’autres pavillons, et dans chaque pavillon y’a des petits problèmes, des vies, des points de vue, qu’on aurait pu voir aussi. J’aime bien cette tension entre l'infiniment grand et l’infiniment anecdotique. Et je trouvais l’image très belle, de se dire que c’est le même mouvement de spiral entre un siphon de baignoire et les constellations de milliard d’années lumières qui gravitent au-dessus de nous. En fait, pour ce personnage-là, le siphon de baignoire, c’est tout son univers.

Critique du film
Avec Baise-en-ville, Martin Jauvat réalise son premier projet “dans les clous”. Et s’il ramène une partie de sa vieille troupe de comédiens - William Lebghil et Sébastien Chassagne - il est désormais aussi épaulé par des vétérans bien identifiés du cinéma français - Michel Hazanavicius et surtout Emmanuelle Bercot, ici dans un rôle hilarant de prof d’auto-école délurée. L’histoire est celle de Sprite (interprété par Jauvat lui-même), un jeune ahuri oisif qui commence à travailler dans une curieuse start-up spécialisée en nettoyage à domicile post-soirées arrosées. Problème : Sprite n’a pas le permis et les transports en commun de la périphérie s’apparentent à un chemin de croix quotidien, d’où la nécessité de trouver absolument un endroit où dormir entre deux shifts…
Avec son sens du tempo comique et ses beaux personnages, Baise-en-ville confirme la formidable faculté de Jauvat à transformer la périphérie en un imaginaire bariolé et charmant, où les influences multiples issus du cinéma et de la BD ne supplantent jamais l’émotion. Une vision modeste mais précieuse, dont le paysage audiovisuel français a cruellement besoin.
Avec Martin Jauvat, Emmanuel Bercot, William Lebghil. France, 94 minutes.



