Critique : Bones and All de Luca Guadagnino

Dévore-moi si tu peux

© Yannis Drakoulidis

Après avoir réalisé son remake de Suspiria en 2018, Luca Guadagnino renoue avec ses aspirations horrifiques dans l’adaptation du livre de Camille DeAngelis Bones and All. À mi-chemin entre La Balade Sauvage et Grave, son dernier film est à la croisée des genres : à la fois road-movie, romance et film d’horreur. Un exercice surprenant et périlleux, où la douceur de l’amour naissant côtoie la violence graphique des morsures cannibales qu’infligent ses personnages principaux.


Bones and All suit Maren (Taylor Russell), une adolescente qui a la fâcheuse tendance de croquer son voisin. Pour la protéger, son père multiplie les déménagements après chaque incident et contrôle scrupuleusement ses allers-retours. Jusqu’au jour où, cédant à son désir de chair, elle dévore le doigt d’une de ses camarades. C’est la fois de trop pour son père qui l’abandonne, ne lui laissant qu’une cassette audio dans laquelle il tente de lui donner des éléments de réponses sur sa condition. Seule sur la route, elle fait la rencontre de Lee (Timothée Chalamet), un autre “mangeur”, marginal et mystérieux, dont elle tombe amoureuse. Parcourant ensemble le Midwest, il se heurtent à leurs pulsions dans un monde qui les rejette.


Pas la peine de le cacher, Bones and All n’est pas destiné à tout le monde. Si le cannibalisme n’est pas le point sur lequel se concentre le plus Guadagnino, il ne nous épargne aucunement les détails des repas auxquels se livre son couple d’âmes perdues. Plutôt que d’esthétiser la violence à laquelle cèdent ses personnages, le réalisateur la dévoile de la manière la plus crue et macabre possible.


Mais traiter Bones and All uniquement sous le prisme de sa capacité à générer de véritables images horrifiques serait malhonnête car, même si ces scènes marquent, elles ne composent finalement qu’une toute petite partie du récit. Ce qui intéresse le plus Guadagnino, c’est le parcours initiatique de son héroïne cannibale. Une fois livrée à elle-même, Maren se retrouve confrontée à son instinct meurtrier et doit apprendre à le maîtriser. Doit-elle se retenir ? Sinon, vers quels types de proies peut-elle se jeter ? Tout au long de sa route, elle fait la rencontre d’autres “mangeurs” pour la première fois de sa vie, chacun avec sa propre philosophie à l’égard de leur condition. Certains s’enterrent dans la solitude la plus profonde comme Sully, campé par un Mark Rylance instable et impressionnant, oscillant constamment entre figure protectrice et menace planante. D’autres se sont complètement abandonnés à leurs pulsions comme les personnages de Michael Stuhlbarg et David Gordon Green, qui semblent tout droit sortis de Massacre à la Tronçonneuse , allant jusqu’à dévorer les os de leurs victimes.


© Warner

Plus encore que la gestion de sa faim, c’est surtout le besoin d’être acceptée et aimée pour ce qu’elle est qui anime Maren, jusqu’à sa rencontre avec Lee. Avec son look grunge, jean troué, tignasse colorée en rose et son allure chétive, il incarne une liberté que Maren n’a pas encore atteinte, illustrée par cette scène où Lee fait jouer sur des platines Lick it up du groupe Kiss, single du premier album où le groupe apparaît sans maquillage (vous avez la métaphore?). Tout en fragilité et en nervosité, Timothée Chalamet se voit voler la vedette par Taylor Russell. Aperçue dans Waves, l’actrice retranscrit ici à la perfection les tourments de son personnage, tiraillé entre la solitude et la discrétion qui lui ont été imposées par son père, et la révélation de son instinct animal. Dommage que la naissance de leur amour soit traitée de façon aussi expéditive, malgré le talent de Guadagnino pour dépeindre la tendresse et le désir.


Accompagné des sons new wave de Joy Division et New Order, et d’une bande originale lancinante signée Trent Reznor et Atticus Ross, le réalisateur italien capture la mélancolie de son couple d’âmes perdues. Une atmosphère renforcée par la photographie de Arseni Khachaturan magnifiant autant les scènes nocturnes que les paysages vallonnés d’un Midwest américain semblant abandonnés de toute vie. Pour son premier tournage aux États-Unis, Luca Guadagnino exploite ces décors désertiques et livre un film poussiéreux, violent, étrange et sensuel sur ceux que la société ignore. Et en dépit de ses problèmes d’écriture, difficile de ne pas recommander Bones and All. Tant que vous avez l’estomac suffisamment accroché.



RÉALISÉ PAR : LUCA GUADAGNINO

AVEC : TAYLOR RUSSELL, TIMOTHÉE CHALAMET, MICHAEL STUHLBARG ET MARK RYLANCE

PAYS : ÉTATS-UNIS / ITALIE

DURÉE : 130 MINUTES

SORTIE : LE 23 NOVEMBRE