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Critique : Conann de Bertrand Mandico

Le poison du discours


© Cinéart

Les films de Bertrand Mandico sont reconnaissables au premier coup d'œil tant ils se distinguent par leur formalisme et leurs univers fantasmagoriques radicaux. On retrouve bien dans Conann l’inspiration formelle si particulière du réalisateur français. Avant de réaliser des longs-métrages, Bertrand Mandico s’est d’abord intéressé à l’animation, aux courts-métrages, et aux clips vidéo. Les Garçons Sauvages débarque dans les salles en 2018 après un passage remarqué au Festival de Venise. Ce premier long-métrage, que les Cahiers du Cinéma élurent meilleur film de 2018, installe Mandico comme un cinéaste queer porté sur l’hybridation des genres (cinématographiques aussi bien qu’humains). After Blue (Paradis Sale), son second long-métrage, viendra renforcer cette étiquette.


Le récit de Conann s’inspire du personnage de Conan le Barbare créé en 1932 par l’écrivain américain Robert E. Howard, et repris au cinéma en 1982 par John Milius. Mandico, très porté sur la fluidité des genres, se réapproprie ce personnage testostéroné pour en faire une femme – et Conan devint Conann. Une femme ? En fait, plusieurs. Le personnage est interprété par six actrices au total, incarnant tour à tour les différentes étapes de la vie de Conann, dont le cheminement infernal est orchestré par Rainer, personnage méphistophélique à tête de chien. Mandico plonge ce récit mythique dans un bain formel surchargé caractéristique du réalisateur, mais sabote malheureusement la puissance plastique de son image, ainsi que le potentiel jouissif de certaines situations comiques ou graphiques, en tentant désespérément de produire un discours politique (sur le pouvoir et le monde de l’art, entre autres) inepte sinon confus.


Mandico est un cinéaste-plasticien dont le talent indéniable réside dans sa capacité à produire des images qui impriment la rétine. Conann abonde d’effets visuels qui se superposent et confèrent au film une qualité plastique singulière : lumière stroboscopique, passage de la couleur au noir et blanc, nuées de paillettes qui captent et réfléchissent la lumière, profusion de substances aqueuses, costumes et décors tape-à-l’œil, etc. Mandico profite du tournage en studio pour contrôler le moindre détail de son univers fantasmagorique, mais celui-ci finit irrémédiablement par se refermer sur lui-même. Dès lors, le film ne semble dialoguer avec rien d’autre que l’imaginaire cinéphilique personnel de Mandico, confinant au fétichisme. Le chapitre du film dans laquelle Conann incarne une nazi l’illustre bien. Dans cette séquence, Mandico convoque l’imagerie fasciste pour soutenir un discours critique sur la notion de pouvoir. Les signes visuels (costumes, accessoires, postures) stéréotypés, mêlés à l’abstraction générale qui caractérise l’univers du film, font que la séquence ne renvoie pas au fascisme en tant que tel, mais plutôt à l’imaginaire stylistique qui lui est généralement associé ; imaginaire qui fut, en outre, partiellement façonné par le cinéma. De même, la reconstitution des rues glauques de New-York, dans une autre séquence du film, n’est que la projection d’une vision fantasmée de la ville (dangereuse, poisseuse, sale), véhiculée elle aussi par le cinéma. Ainsi, pour porter son discours, Mandico emploie des signifiants (costume fasciste, rues de New-York) qui ne se rapportent qu’à des signifiés abstraits (des idées, des imaginaires). Dans ce terreau d’abstraction enclavé, les idées politiques que sème le cinéaste peinent à prendre racine.


© Cinéart

Conann pâtit également de ses velléités transgressives trop lourdement prononcées pour ne pas paraître ridicules. Entre violence graphique, cannibalisme et body-horror, Mandico semble désespérément vouloir « choquer le bourgeois », et ainsi se donner une consistance politique. Sauf que cette façon puérile de subvertir les normes est depuis longtemps dépassée, et que l’approche transgressive de Mandico manque l’essentiel : la jouissance. On ne jouit jamais, par exemple, des scènes de body-horror trop esthétisées, dont le découpage ne laisse jamais le temps à la caméra de capter la monstruosité jubilatoire de la chair déformée. De même, on ne jouit pas de la séquence, vers la fin du film, dans laquelle un groupe d’artistes dévore Conann devenue mécène comestible, puisque son potentiel comique et dérangeant est désamorcé par le discours critique grossier qui accapare la séquence.


Le nouveau film de Bertrand Mandico frustre donc par la façon qu’a le réalisateur français de dévitaliser ses séquences à mesure qu’il s’éloigne de sa matière première de prédilection - l’image et sa puissance plastique – et tente vainement de produire un discours politique par des moyens faussement transgressifs. Et si frustration il y a, c’est bien parce que l’univers cinématographique si singulier de Mandico constitue une proposition formelle unique dans l’offre cinématographique actuelle et recèle un authentique pouvoir de fascination. Du moins, lorsque celui-ci n’est pas artificiellement soumis à l’élaboration d’un discours sur l’état du monde.



RÉALISÉ PAR : BERTRAND MANDICO

AVEC : ELINA LOWENSOHN, CHRISTA THERET, JULIA RIEDLER, CLAIRE DUBURCQ, SANDRA PARFAIT, AGATA BUZEK, NATHALIE RICHARD, FRANCOISE BRION, AUDREY BONNET, CHRISTOPHE BIER

PAYS : FRANCE

DURÉE : 105 MINUTES

SORTIE : LE 6 DÉCEMBRE

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