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Critique de Les tortues

Le travail d’aimer

© O'Brother Distribution

La première question qu’on pose habituellement à un·e inconnu·e, c’est : “tu fais quoi dans la vie ?” Quand bien même on nous demanderait qui on est, beaucoup d’entre nous répondraient par ce qu’ils font plutôt que par ce qu’ils sont. Alors comment savoir qui on est quand le travail a toujours donné la cadence ? Comment rythmer sa vie sans lui ? Ce sont les questions auxquelles Henri (Olivier Gourmet), un flic retraité, se retrouve confronté. Tandis que son mari, Thom (Dave Johns), se fait une joie d’avoir enfin du temps pour eux, Henri est sans considération à son égard. Son métier lui a demandé une telle abstraction de ses émotions qu’il ne sait pas comment accueillir l’attention que son mari lui porte. Au lieu de s’adapter à cette nouvelle étape de vie, il prend la fuite en allant voir ailleurs. 


Dans Les Tortues, les performances de Dave Johns et d’Olivier Gourmet sont très touchantes. Pour témoigner de la vulnérabilité de leur personnage, David Lambert s’attarde beaucoup sur le regard du premier, dans lequel se reflète la souffrance devant l’inconsidération de son mari, et sur les bafouillements du second. Henri, ne maîtrisant pas les subtilités de la langue de son mari, est incapable de lui manifester son désarroi. Il se replie alors sur son chagrin et son ennui. La barrière de la langue entre les deux acteurs, Dave Johns parlant anglais et Olivier Gourmet français, rend les retrouvailles encore plus improbables, ce qui est aussi jubilatoire que frustrant pour les spectateur·ices qui espèrent les voir se rabibocher alors qu’ils s’éloignent à chaque scène davantage. 


© O'Brother Distribution

Cependant, dans ce récit, il n’y a ni méchant, ni gentil, le cinéaste apporte du contraste à ce duo en rendant la dévotion de Thom aussi belle que triste. Plutôt que de laisser du temps à Henri pour se faire à ce changement, Thom voudrait que la fusion s’opère en un claquement de doigts, parce que de son côté, il n’attend que ça depuis des années. Il cherche désespérément à raviver la flamme entre eux parce que plus rien dans son quotidien ne le rattache à la vie, comme s’il y avait un après, avant Henri. Il va devoir continuer à se chercher pour retrouver son âme sœur. 


Une des forces du film, est le traitement de l’homosexualité de ses personnages qui n’est pas un sujet en soi ou du moins plus un obstacle à l’épanouissement de ceux-ci. C’est un couple comme un autre qui doit faire face à l’usure de l’amour. David Lambert s’éloigne d’un imaginaire filmique homoérotique qui représente souvent des jeunes hommes aux corps sveltes et à jamais sexuellement inassouvis pour montrer, en guise de contrepoint, les corps ordinaires de deux hommes qui s’aiment en dépit du passage du temps sur leur peau. Après des années, il est parfois difficile de se rappeler pourquoi on s’est aimé. Cependant, peu importent les circonstances qui ont fait émerger cet amour, ce qui compte, c’est comment s’y prendre pour lui redonner un second souffle.



RÉALISÉ PAR : DAVID LAMBERT

AVEC : OLIVIER GOURMET ET DAVE JOHNS

PAYS : BELGIQUE

DURÉE : 83 MINUTES

1 Comment


Arthur Leroux
Arthur Leroux
May 24

Une critique de qualité avec une justesse... Du jamais vu ! J'ai vu le film et je me suis replongé dedans grâce à vous!

Merci Manon



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