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Critique : The Iron Claw, de Sean Durkin




Pour son troisième long-métrage, le réalisateur et scénariste américain Sean Durkin s’empare de la destinée familiale tragique des Von Erich - une célèbre famille de catcheurs américains des années 80 - pour traiter, sous la forme d’un biopic/film de sport, de ses thématiques favorites que sont l’enfermement et l’aliénation. Dans The Iron Claw, il s’agit de celle subie par la fratrie - composée de Kevin (Zac Efron), David (Harris Dickinson), Kerry (Jeremy Allen White) et Mike (Stanley Simons) -, emmurée par le destin de catcheurs stars que le patriarche Fritz Von Erich (Holt McCallany) a façonné pour elle. Le prologue - un flashback montrant le père Fritz alors lui-même catcheur en train de rageusement massacrer son adversaire au sol - est là pour faire planer sur l’ensemble du film le spectre de cette présence paternelle écrasante et néfaste.


D'abord, donc, il y a le drame familial - l'hubris du père distillée comme un poison lent, pénétrant le corps et l’esprit de ses fils loyaux et fraternels, avec les conséquences que l’Histoire a retenues. Tous les fils épousent la vision paternelle, qu'ils assimilent comme étant la leur, par devoir mais sans doute aussi par amour. Tous, sauf un, Mike, qui se rêve musicien et truste donc la dernière place du classement des fils préférés. Sean Durkin parvient remarquablement à faire exister cette fratrie affectueuse, soudée face à la fatalité, dont les liens sont rendus particulièrement crédibles par la performance inspirée des interprètes, en particulier celle de Zac Efron, étonnamment touchant dans le rôle de l'aîné protecteur et innocent. 


The Iron Claw est aussi, plus parcimonieusement, un film de sport - de catch, en l’occurrence. Ce sport-spectacle qui partage avec le cinéma un fondement scénaristique fait l’objet d’un traitement thématique par le film qui met au jour les rouages d’une industrie au fonctionnement trouble et méconnu, en particulier sous nos latitudes. L’occasion de réaliser, par exemple, que si le résultat des combats est décidé à l’avance, ladite décision dépend bel et bien de la performance (sportive et médiatique) des athlètes et requiert donc un investissement total de leur part. Durkin filme dès lors ces combats pour en restituer toute l’intensité, soulignant par des mouvements de caméra et des effets sonores le poids des coups portés (même lorsqu’ils ne le sont pas réellement), et se sert également du ring comme lieu de relais du statut émotionnel de ses personnages. Car comme le dit l'aîné des frères, rien n’est faux dans ce que font les Von Erich. Cette assertion se verra tristement confirmée par les drames successifs que subira la famille, effets néfastes de l’ambition paternelle.


The Iron Claw ne fait en effet pas mystère de la nature de la « malédiction » qui frappe les frères Von Erich et qui érode la famille petit à petit. Cette fatalité impulsée par un personnage de patriarche a suffi à accoler au film le label de « tragédie shakespearienne », or la dimension tragique du film sonne ici comme le pis-aller de ce qu’aurait pu être une étude intéressante du comportement mortifère de ce père de famille tyrannique. Avant d’être une tragédie, The Iron Claw est d’abord un film relativement abstrait, ce que ne peut souffrir une œuvre visant à porter, comme le prétend Durkin, un discours conséquent sur la masculinité toxique et l’ambition destructrice - ces thématiques ne pouvant être abordées sérieusement que d’un point de vue structurel. C’est d’ailleurs ce que commence par présager le film lorsqu’il accumule les images d’Épinal de l’american way of life dans son premier tiers : la famille mononucléaire patriarcale réunie autour d’un bon repas, la fratrie jouant joyeusement au football dans son jardin avant de faire le mur pour rejoindre une fête où s’empilent les red cups, etc. Ces images archétypales semblent dire une chose : les Von Erich, c’est l’Amérique, en tout cas telle qu’elle aime se représenter : libre et travailleuse, heureuse et morale, soudée et ambitieuse.


On se demande alors si Durkin n’a pas placé un double fond dans ces stéréotypes, un interstice dans lequel se terrent des forces peu reluisantes qui accusent le revers du mythe américain : la mainmise de l’argent et du pouvoir qui fondent une vision morbide de la réussite et du succès et malforment les esprits masculins. Malheureusement, ces images archétypales de l’art de vie étasunien, Durkin ne les convoque pas pour en dénoncer la falsification structurante mais pour alimenter la dimension tragique du récit de cette famille américaine bien sous tous rapports qui, décidément, ne mérite pas ce qui lui arrive. Le cinéaste conclut d’ailleurs son film par l’une de ces images d’Épinal de la famille américaine, plus que jamais au premier degré puisque débarrassée de l’emprise néfaste du père tyrannique, et ce faisant semble en réactualiser la dimension prescriptive.


Il ne faut donc pas chercher dans le classicisme du film, ni dans sa reconduction d’images-clichés, une quelconque remise en question structurelle des États-Unis et des vices qu’ils génèrent : le père Von Erich n’est pas présenté comme le produit d’un environnement malsain, simplement comme une essence néfaste, abstraite donc tragique, traitée comme une présence spectrale plutôt que comme un sujet d’étude. Reste alors un biopic de bonne facture qui pâtit des défauts du classicisme dont il s’inspire - un surlignage parfois poussif du pathos et des scènes déjà mille fois vues - autant qu’il jouit de ses qualités - une mise en scène au service du cheminement de ses personnages et de l’émotion, ainsi qu’un sens aigu de l’incarnation.


RÉALISÉ PAR : SEAN DURKIN

AVEC : ZAC EFRON, JEREMY ALLEN WHITE

PAYS : ÉTATS-UNIS

DURÉE : 132 MINUTES

SORTIE : 6 MARS





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