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Hayao Miyazaki, entre le bien et le mal


© Studio Ghibli

Approchez, et tremblez. Voici une sorcière à la tête gigantesque. Un effrayant dragon blanc. Un énorme bébé haut comme un éléphant. Un personnage masqué qui dévore tout sur son passage. Tremblez, mais ne les haïssez pas : ils ne sont pas diaboliques.


Comme toute personne ayant vu Le Voyage de Chihiro (2001) peut en attester, le chef-d'œuvre d'animation d'Hayao Miyazaki ne manque pas de figures effrayantes. Combien de jeunes enfants ont été marqués au fer rouge par la transformation des parents de l'héroïne en cochons ? Dans combien d'esprits le « Sans-Visage » s'est-il infiltré ? Mais aussi inquiétant puissent être ces personnages, il convient tout de même de souligner une chose : aucun d’entre eux n’est vraiment le « méchant » de l’histoire. Sur le chemin initiatique de Chihiro, la plupart se révèlent être des alliés. Même Yubaba, l’autoritaire sorcière, s’adoucit au fur et à mesure que le récit progresse.


Cette absence de méchants est non seulement monnaie courante dans la filmographie d’Hayao Miyazaki, mais elle fait partie intégrante de sa philosophie.


Aller au-delà de l’antagonisme


Pour trouver des méchants pur jus – ceux qui éclatent d’un rire diabolique –, il faut remonter au début de sa filmographie avec des films comme Le Château de Cagliostro (1979) ou Le Château dans le ciel (1986). Les deux longs-métrages ont chacun leur antagoniste, le comte de Cagliostro et Muska, des êtres cruels qui mènent sans remords leurs plans diaboliques. Incidemment, ils font partie des personnages les moins mémorables de la filmographie de Miyazaki – des stéréotypes dont le réalisateur s’est défait assez vite au cours de son parcours artistique. On retrouve néanmoins dans ces deux films une dynamique qui deviendra récurrente chez lui : les antagonistes qui perdent progressivement leur statut de méchant. Dans Le Château de Cagliostro, c’est le commissaire, ennemi juré du malicieux Lupin, qui endosse le rôle d’allié temporaire. Le Château dans le ciel surprend quant à lui en faisant de ses pirates de l’air à l’allure patibulaire des complices des deux héros – alors que tout semblait les opposer.


Aller au-delà des antagonismes, c’est tout l’enjeu du deuxième long-métrage de Miyazaki, Nausicaä de la vallée du vent (1984), qui nous offre un bel aperçu de la philosophie du cinéaste. Le film se déroule dans un univers post-apocalyptique où la nature a pris sa revanche sur les humains. Confrontés à un environnement de plus en plus toxique et à des créatures menaçantes, ces derniers sortent les armes, se livrant à des guerres destructrices, que Nausicaä, princesse débrouillarde, tente d’empêcher. La bonté incarnée, elle est en contraste complet avec les militaires, souvent malfaisants. Dans l’univers moral très précis du film, elle est clairement un personnage qui accomplit le « bien », s'opposant à ceux dont les actes révèlent sans conteste du « mal ».


L’enjeu du film n’est pas pour Nausicaä de les vaincre, mais de leur prouver que la voie destructrice dans laquelle ils s’engagent n’engendrera que plus de dévastation. Il est nécessaire de ne plus se voir comme des ennemis, clame-t-elle aux humains comme aux animaux qui mettent sa vie en danger. Un message peut-être naïf, mais que le film porte avec une puissante conviction, et qui forme la pierre angulaire de nombreuses œuvres de Miyazaki.

© Studio Ghibli

Un bon fond


C’est sur des thèmes assez similaires que s’articule Princesse Mononoké (1997), qui peut être vu comme une variation plus nuancée de Nausicaä. Dans ce récit qui oppose une nature rebelle à une humanité aux abois se dégage une méchante qui n’en est pas une : Dame Obeshi. Dirigeant sa communauté avec une poigne de fer, elle agit souvent dans l’intérêt de ceux et celles qui l’entourent. Il devient clair au fur et à mesure que ses actions sont bien plus destructrices que salvatrices, mais Miyazaki prend soin de ne pas faire d’elle la coupable du récit. Elle a ses raisons pour agir comme elle le fait, et celles-ci font sens. Il en va de même pour Mononoké : bien que défenderesse des valeurs écologiques du film, elle n’est pas le personnage sans reproche qu’était Nausicaä. En 13 ans, le cinéaste a considérablement évolué.


Les films du réalisateur japonais sont peuplés de personnages complexes qu’on ne peut ranger dans des cases bien définies. Le Voyage de Chihiro en est évidemment un exemple particulièrement frappant. Il ne fait aucun doute que Yubaba est l’antagoniste du film : elle transforme les gens en cochons, hurle sur ses employés, vole le prénom de Chihiro, ne pense qu’à l’argent, etc. Mais le long-métrage résiste à la tentation de nous la faire haïr, en nous révélant certains côtés plus positifs de celle-ci, comme l’amour qu’elle a pour son fils. Et si on ne la déteste pas, c’est aussi et surtout parce que Chihiro ne la déteste pas. Au cours de son voyage initiatique, elle apprend avant tout à ne plus craindre cette rivale qui ne lui veut pas que du bien.


Sophie, l’héroïne du Château ambulant (2004), suit un cheminement semblable. Tout porte à croire au début du film que la Sorcière des Landes sera LA grande méchante : c’est elle, rappelons-le, qui transforme Sophie en vieille femme, mettant en branle les événements du film. Elle a l’apparence pour le rôle[1.On pourra noter à cet effet que le rapport à la sorcellerie est très changeant. Dans Chihiro et Le Château ambulant, il associe la figure de la sorcière avec la laideur et la cruauté, perpétuant une représentation historiquement misogyne de celles-ci, tandis que Kiki la petite sorcière inverse complètement cette figure.], l’attitude odieuse qui va avec, et le charisme nécessaire. Des caractéristiques qu’elle perd complètement avant même qu’une heure se soit écoulée : privée de ses pouvoirs, la sorcière devient une créature plus ou moins inoffensive et presque attachante, que l’héroïne prend assez naturellement sous son aile. L’antagoniste principale du film est ailleurs, mais à l’image de Dame Eboshi et de Yubaba, elle aussi a ses raisons.


Impossible également de haïr les pirates de l’air de Porco Rosso (1992), même s’ils veulent la peau du cochon-aviateur. Leur profession de choix fait d’eux les antagonistes du film, mais leur bon fond surgit de manière improbable : kidnappant un groupe d’écolières en vue d’en tirer une rançon, ils décident de toutes les capturer parce qu’il serait « cruel de les séparer ». Le film déborde de personnages plus sots que mauvais qui s’opposent au héros et entretiennent avec lui une rivalité semblable à celles de sportifs trop compétitifs. Tout le monde finit par s’adoucir, c’est la mécanique Miyazaki.


Le sourire plutôt que la grimace


Pourquoi cette irrésistible tentation du bien ? D’après le cinéaste japonais, c’est simplement une question de préférence personnelle : « Quand je crée un méchant, je me mets à l’aimer, et le méchant devient un personnage qui n’est pas vraiment mauvais. [...] Réaliser une créature diabolique qui n’a qu’un vide à la place du cœur, c’est quelque chose de tragique et de triste à dessiner. [...] Lorsque les animateurs dessinent, et qu’ils tracent un visage heureux, ils sourient à leurs tours. Quand ils dessinent un méchant, ils grimacent et ont l’air féroces. Je pense que c’est mieux d’avoir un visage souriant qu’un visage grimaçant. »[2.Extrait d’un entretien avec John Lasseter du 28 juillet 2009.]


Une explication assez curieuse venant d’un cinéaste qui donne fréquemment l’occasion à ses personnages de grimacer : le sang coule à flots dans Princesse Mononoké, la souffrance est aux premières loges dans Le vent se lève (2013), etc. Mais ce point de vue permet peut-être de mieux comprendre ce qui l’a amené à créer des films tels que Mon voisin Totoro (1988), Kiki la petite sorcière (1989) et Ponyo sur la falaise (2008) : une envie d’aller vers quelque chose de plus léger et de plus souriant.


Destinés en premier lieu à un jeune public, ces trois longs-métrages bienveillants évitent la plupart des ressorts dramaturgiques connus. Les antagonistes déjà peu présents dans son œuvre y sont réduits à peau de chagrin, et sont même complètement absents dans le cas de Totoro. Le film a quelque chose de radical dans son refus des règles scénaristiques, se passant également d’arcs de personnages, d’objectif, d’explications, etc. L’adversité y a sa place, mais le temps du film est principalement consacré à la découverte de l’inconnu, aux rêves et au plaisir de jouer.


En comparaison, le chemin de Kiki est bien plus chaotique, même si le film se passe volontiers d’antagonistes lui aussi : s’il y a un ennemi, il est intérieur. Être elle-même, grandir, trouver sa place dans le monde sont les enjeux de ce long-métrage qui fait de sa simplicité et de sa douceur ses plus importantes qualités. Une même bienveillance emporte aussi Ponyo.

© Studio Ghibli

Désincarner le mal


Dans ses films légers, comme dans ses films plus dramatiques, Miyazaki rechigne à faire d’un personnage l’incarnation du mal. Il est d’ailleurs très clair à ce sujet : « Ce concept de représenter le mal pour ensuite le détruire – je sais que c’est considéré comme normal, mais je pense que c’est affreux. Cette idée, en politique comme dans la vie, que lorsque quelque chose de mal se produit, quelqu’un en particulier porte le blâme, c’est désespérant ». Ce refus de représenter le mal, de lui donner chair et sang, de l’attribuer à une personne, est essentiel pour comprendre l’œuvre de Miyazaki. Il permet de saisir la démarche morale qui anime la plupart de ses films.


C’est également un principe qui a certaines limites lorsqu’il se frotte à l’Histoire, comme en témoigne Porco Rosso. La menace du fascisme plane sur tout le film, mais elle n’est pas vraiment représentée. Les rivaux de Porco Rosso sont nombreux, mais aucun d’entre eux n’est un sbire de Mussolini, peut-être parce qu’il était difficile pour Miyazaki d’intégrer dans sa vision du monde les représentants d’un mouvement politique aussi profondément détestable.


En revanche, ce principe s’articule de manière passionnante dans ce qui devait être le point final de sa filmographie, Le vent se lève. À bien des égards, ce long-métrage marque une rupture pour Miyazaki. Librement inspiré de la vie de l’ingénieur aéronautique Jirō Horikoshi, le film est un biopic dans lequel le fantastique si cher au cinéaste est pratiquement absent. Teinté d’onirisme (tout de même), le long-métrage accompagne pendant deux heures cet homme à travers plusieurs décennies de sa vie.


D’un certain point de vue, Jirō Horikoshi se range parmi les personnages les plus positifs de la filmographie de Miyazaki : généreux, bienveillant, discret, amoureux, altruiste, ce garçon qui rêve d’avions au risque d’en oublier tout le reste s’impose rapidement comme un protagoniste très attachant. Mais sa passion fait aussi de lui un personnage très ambigu. Ingénieur de génie, il est l'inventeur du chasseur Mitsubishi A6M "Zero", machine de guerre redoutable de l'arsenal japonais, inscrivant ainsi son nom dans une des pages les plus sanglantes de l’histoire de son pays.


Le cinéaste entretient un rapport ambigu mais fascinant à son égard, refusant de l’absoudre de sa responsabilité, mais refusant aussi de le condamner irrévocablement. Mélange saisissant d’héroïsme et d’innocence dangereuse, il ne ressemble à aucun autre des personnages principaux de Miyazaki, mais illustre parfaitement la démarche morale du réalisateur. C’est un héros qui n’en est pas vraiment un et un méchant qui ne mérite pas ce statut. Il a le cœur sur la main, et celle-ci est tachée de sang. Il n’est l’incarnation ni du bien, ni du mal, mais un être humain, avec tout ce que cela implique comme contradictions.

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