Zendaya : une actrice qui domine le jeu, de Disney Channel à The Drama
- Arthur Bouet
- il y a 8 heures
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The Drama aux côtés de Robert Pattinson, Euphoria, troisième saison, la fresque épique L'Odyssée de Christopher Nolan et le très attendu Dune, troisième partie : 2026 sera assurément l'année de Zendaya. Portrait d'une actrice qui saisit la balle au bond.

20 septembre 2020, Staples Center, Los Angeles. Le présentateur télé Jimmy Kimmel anime la 72e cérémonie des Emmy. Covid-19 oblige, la soirée de remise de prix consacrée aux meilleurs programmes télévisés américains se déroule cette année devant une salle vide – depuis leurs foyers, les nominé·es attendent en direct leur hypothétique sacre. Couronnements et discours de remerciement s'enchaînent, jusqu'à la prestigieuse catégorie de la meilleure actrice dans une série dramatique. Entourée de sa famille et de son équipe, Zendaya concourt pour son rôle de Rue, adolescente toxicomane star de la série Euphoria, diffusée sur HBO. Face à elle, Jennifer Aniston, Laura Linney ou encore Olivia Colman : des comédiennes confirmées, habituées des honneurs de la profession. Pourtant, à l'ouverture de l'enveloppe, c'est bien le nom de la jeune femme que prononce l'animateur, provoquant chez elle une euphorie qui n'a rien de fictive. Celle qui fait figure d'outsider dans sa catégorie entre dans l'histoire : à seulement vingt-quatre ans, elle est la plus jeune récipiendaire de la précieuse statuette. Sa victoire est une reconnaissance symbolique, la validation par le métier de ses talents d'actrice respectable. Après des années passées à satisfaire les exigences du studio Disney, Zendaya effectue un pas de plus vers l'autonomie, et continue à revendiquer son émancipation.

De Disney Channel à l’indépendance
Zendaya naît le 1er septembre 1996 à Oakland en Californie, d’un père africain-américain et d’une mère d’origine allemande et écossaise. Très tôt, elle se prend de passion pour la danse et le théâtre. À partir de ses neuf ans, elle joue dans des pièces scolaires et caresse déjà l'espoir d'en faire, un jour, un métier. À douze ans et à l'instar d'innombrables petits prodiges hypnotisés par Hollywood, la jeune fille déménage avec son père à Los Angeles pour tenter de conquérir son rêve américain. Zendaya écume les castings, décroche d'abord des contrats de mannequinat et de publicité avant qu'en 2009, sa détermination ne finisse par payer : parmi deux cents prétendantes, elle est choisie pour interpréter l'un des deux rôles principaux de la sitcom Shake It Up, produit pour Disney Channel. Racontant l’ascension de deux copines dans le milieu de la danse, le show rencontre un succès colossal. Avec un salaire inédit de 60.000$ par épisode, Zendaya devient un rouage de la machine entertainment qui la façonne selon ses standards : elle joue, danse et chante comme l’enfant-star disciplinée qu’on lui impose d’être. Elle rejoint ainsi la longue liste d'acteur·ices formé·es à l'écurie Disney, comme Ryan Gosling ou Jenna Ortega, et écope de cette image lisse dont il est difficile de se défaire. Qui se souvient par exemple de Vanessa Hudgens, héroïne des High School Musical, transplantée chez Harmony Korine en braqueuse sulfureuse dans Spring Breakers ?

Maline, bien entourée, Zendaya a parfaitement conscience, malgré son jeune âge, qu'une image peut vite se changer en prison. En 2015, après trois saisons de Shake It Up, Disney Channel lui propose de tenir l'affiche d'une nouvelle série. Désormais âgée de dix-neuf ans, la jeune femme impose ses conditions : elle exige un rôle de productrice, réclame des personnages racisés, et donne au programme son titre, K. C. Undercover. Mais, surtout, elle insiste : plus de danse, ni de chant – l'héroïne sera une génie des maths weirdo ou ne sera pas. Déjà, un goût pour des personnages plus complexes, moins girly, se dessine. En parallèle, son star power lui ouvre enfin les portes du cinéma. En 2017, le public international découvre Zendaya sous les traits de Michelle « MJ » Jones, camarade nerd et coincée de Peter Parker dans Spider-Man : Homecoming (Jon Watts). Les critiques louent sa capacité à faire exister un personnage qui ne dispose pourtant que d'une poignée de répliques, et le succès planétaire du film la propulse à un niveau de notoriété supérieur. L'actrice rempilera dans les deux suites du film mais, pour le moment, un premier rôle sur grand écran lui est encore inaccessible. De fait, c'est à la télévision qu'elle s'offrira les moyens d'élargir sa palette de jeu et de rompre définitivement avec cette image consensuelle de Disney star qui lui colle à la peau.

La révélation Euphoria
Euphoria débarque sur le petit écran à l'été 2019. Co-produite par Zendaya, la série raconte les déboires de Rue, une adolescente queer en prise avec l'addiction, et la vie de lycéen·nes californien·nes naviguant entre amour, sexe, alcool et drogues. Entouré d'un parfum de stupre, le programme est épinglé pour sa crudité et sa glamourisation des excès. Mais derrière sa transgression affichée, Euphoria brille par l'écriture de ses personnages et la qualité de ses interprètes. Narratrice et protagoniste, l'actrice est d'une implication totale et fait preuve d'une maturité de jeu insoupçonnée. Son visage, tiraillé entre les traits poupons de l'enfance et la dureté d'une adolescence marquée par l'affliction et la dépression, est un kaléidoscope émotionnel dans lequel les rêves de la génération Z se diffractent à l'infini. Ses débuts rose bonbon chez Disney Channel paraissent bien loin. Dans un état de fragilité permanent, Zendaya donne à cette anti-héroïne une intériorité qui, quand elle déborde, rappelle les états limites de grandes actrices comme Gena Rowlands ou Sheryl Lee. Dans le cinquième épisode de la seconde saison, Rue, qui dissimule sa rechute, est mise au pied du mur par ses proches. Zendaya traverse ces 54 minutes en état de grâce, passe de la colère noire au désespoir le plus profond, et livre une performance déchirante.
Justement récompensée d'un Golden Globe et deux Emmy pour son travail de composition dans les deux premières saisons d'Euphoria, Zendaya joue désormais dans la cour des grands. Forte de ce succès public et critique, elle est désormais en capacité d'orienter sa carrière dans la direction qu'elle souhaite, et la comédienne confirme son appétence pour des personnages en crise, complexes, défiant les normes sociales. C'est déjà ce qui apparaissait en germe dans le drame Malcolm & Marie (Sam Levinson, 2021), tourné pendant la pandémie et entre deux saisons d'Euphoria. Zendaya y interprétait Marie, une actrice et ancienne addict qui reproche à son mari d'avoir puisé dans sa vie personnelle l'inspiration pour son film, sans lui avoir pour autant proposé le rôle. Jouant la carte de l'ambiguïté entre la vedette et son double de fiction, le long-métrage était l'occasion pour la comédienne de déployer un jeu nuancé, alternant entre humour pince-sans-rire, fureur et vulnérabilité. Une performance fine et habitée de femme révoltée face à la prison que peut constituer le couple, qui possède la qualité bien précise que Zendaya favorise dans ses choix de rôles : l'agentivité.

Empouvoirement
En 2024, ce sont deux films au succès retentissant qui permettent à la star d'explorer cette capacité d'action : Dune, deuxième partie (Denis Villeneuve) et Challengers (Luca Guadagnino). Dans le premier, elle incarne Chani, une guerrière Fremen qui, dans le roman originel de Frank Herbert, soutenait aveuglément son bien-aimé Paul Atréides, messie auto-proclamé guidant ses fidèles vers la guerre. Villeneuve, lui, en fait une figure critique de l'autorité : lorsque Paul s'empare du trône et se présente à ses sujets, Chani refuse de se prosterner. Le film s'achève par un gros plan sur son regard perçant, trahissant sa détermination à faire cavalière seule. Chez Guadagnino, c'est dans un registre ludique, sous les traits de Tashi Duncan que l'actrice travaille la notion d'empouvoirement. Ex-star du tennis espiègle et manipulatrice, elle prend un malin plaisir à tourmenter ses deux prétendants, qui s'affrontent sur la terre battue. Leur match final, à haute teneur érotique, est filmé comme un coït orchestré par la diabolique dominatrice qui, depuis les gradins, jouit de ce délicieux spectacle. Dans ce rôle de femme meurtrie mais puissante, Zendaya trouve à nouveau de quoi épancher sa soif de complexité humaine et d'indépendance.

De ses dernières collaborations, deux lignes directrices ressortent : d'un côté, un goût pour un cinéma d'auteur à l'européenne, de l'autre, un attrait pour des blockbusters de prestige à résonance internationale. 2026 la verra à nouveau faire le grand écart entre ces deux pôles puisqu'en plus de reprendre son rôle dans Euphoria et Dune, elle sera à l'affiche de The Drama de Kristoffer Borgli, dans nos salles ce 1er avril. Dans cette comédie noire, Zendaya est Emma, une femme dont le passé trouble torture l'esprit de son fiancé (Robert Pattinson), la semaine de leur mariage. L'actrice poursuit son ouvrage autour de la crise du couple et interroge notre capacité à nous amender pour maitriser notre avenir, dans un film aux implications morales vertigineuses. Mais c'est surtout l'adaptation de L'Odyssée par Christopher Nolan – peut-être la sortie la plus attendue de l'année – qui devrait permettre à l'actrice d'asseoir son statut de nouvelle divinité du cinéma mondial. Elle y incarnera rien de moins qu'Athéna, déesse protectrice d'Ulysse, dont le pouvoir de métamorphose influence le destin du héros et guide son périple. On n'en attendait pas moins de la part de Zendaya, actrice protéiforme qui n'a pas attendu qu'on lui ouvre la voie pour attraper les rênes de sa destinée.

