Hamnet : Une immersion dans l'envers du décor de la tragédie shakespearienne
- Léa Dornier
- il y a 16 heures
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La réalisatrice de Nomadland filme le hors champ de la vie de Shakespeare, imaginant la douleur secrète qui aurait donné naissance à son chef-d’œuvre.

Dans la campagne anglaise du XVIᵉ siècle, la brume colle aux arbres et les silences pèsent plus lourd que les mots. Deux êtres se rencontrent en marge du monde. Agnès (Jessie Buckley), hypnotique avec son sourire en coin, passe son temps dans la forêt avec un faucon. Prise pour une sorcière, elle voit ce qui est invisible aux autres. William (Paul Mescal), sensuel et plein de gravité, éponge les dettes de son père en donnant des cours de latin. Il peine à articuler ses émotions, mais lorsqu’on lui laisse la place, il devient un véritable conteur.
Entre eux, l’amour est immédiat et instinctif. Rapidement viennent les enfants, les responsabilités, le rythme qui s’emballe et l’écart qui se creuse. Un drame finit par les séparer. Elle, si solaire au départ, s’enfonce dans le noir. Lui se réfugie à Londres, dans l’écriture. “Tu t’es perdu dans ta tête, c’est devenu plus réel que le reste.” Elle lui en veut. Il semble fuir. La tragédie se tisse, celle de William Shakespeare.

Hamnet devient alors un film sur les transmissions invisibles. Ces héritages que l’on porte malgré soi, faits de lignées, de blessures anciennes, de fardeaux intimes. Que signifie fonder une famille ? Être différent ? Quel refuge offre l’imaginaire ? Où vont ceux qu’on perd ? Chloé Zhao transforme ces questions en une matière sacrée. Le mythe d’Orphée et Eurydice - l’homme qui doit chercher sa femme en enfer sans se retourner - revient en boucle, comme s’il persistait à vouloir leur dire quelque chose.
Par son travail minutieux sur le rythme et l’espace, la réalisatrice ouvre un terrain de jeu où ses acteurs peuvent laisser affleurer leur vulnérabilité. Sa photographie naturaliste, souvent poétique, capte les arbres qui respirent, la lumière qui tombe, les tremblements d’une âme en déséquilibre. La sublime musique de Max Richter accompagne cette plongée sensorielle.

Adapté du roman à succès publié en 2020 par la Britannique Maggie O’Farrell, également coscénariste, Hamnet ne prétend pas l’exactitude biographique, d’ailleurs impossible par manque d’informations. Fiction assumée, le film comble les blancs et tente d’imaginer ce qui, dans la douleur intime de Shakespeare, a fait naître Hamlet. La pièce la plus mythique du théâtre anglais devient un miroir : celui d’un homme qui écrit pour survivre. Mais le long-métrage décentre radicalement la figure du dramaturge pour adopter le regard de sa femme, faisant d’elle le moteur du récit. Hamnet est aussi un film sur le théâtre lui-même, sur l’émotion brute de la découverte, sur ce moment où l’art s’impose comme un salut.
Produit par Steven Spielberg, ce film confirme la versatilité de la réalisatrice chinoise Chloé Zhao. Elle qui avait signé l’intime Nomadland (Lion d’or à Venise en 2020, Oscar du meilleur film et de la meilleure réalisatrice) et le démesuré Eternals, compose ici une fresque élégiaque, bouleversante, transgénérationnelle. Un film cathartique d’une grande puissance émotionnelle, qui donne l’envie urgente de plonger dans Hamlet, de lire le mythe d’Orphée et de croire encore que la création peut tout transfigurer.
⬛LÉA DORNIER
Avec Jessie Buckley, Paul Mescal, Emily Watson, Joe Alwyn. États-Unis / Royaume-Uni, 125 minutes.



