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Flashback : L’Image manquante, comment reconstituer une mémoire marquée par le génocide ?

 À l'occasion de la sortie de son nouveau livre Quartier des fantômes coécrit avec Christophe Bataille, retour sur l'un des films les plus marquants du cinéaste franco-cambodgien Rithy Panh.


© 2013 - Strand Releasing
© 2013 - Strand Releasing

Des plans fixes, montrant des bobines de films usées et entassées les unes sur les autres, se succèdent sur un fond de musique douce et nostalgique. Un homme fait défiler une pellicule entre ses doigts où l’on devine des silhouettes de danseuses. Cut. L’une d’elles prend vie à l’écran. Le rythme, jusqu’alors lent et contemplatif, se retrouve brisé par des vagues déferlant sur la caméra et une musique plus inquiétante se lance.

Cette fois-ci, on observe des silhouettes mouvantes et floutées de danseuses sur un son de clochette puis, une voix grave qui s’élève : 


 “Au milieu de la vie, l’enfance revient. C’est une eau douce et amère. Mon enfance, je la cherche comme une image perdue, ou plutôt, c’est elle qui me réclame.”   


C’est ainsi que commence l’histoire du réalisateur Rithy Panh qui se remémore son enfance où il a été témoin du génocide qu’a subi le Cambodge entre 1975 et 1979.

Cet épisode sombre aura laissé des séquelles irréversibles dans les esprits mais sera vite camouflé par une “politique de l’oubli”, instaurée par le nouvel Etat dans les années qui suivirent.  


© L'Image manquante
© L'Image manquante

L’Image manquante, sorti en 2013 et détenteur du prix “Un certain regard”, se démarque de la longue filmographie du réalisateur cambodgien par son procédé artistique singulier où se mêlent images d’archives et stop-motion. Ses personnages, dont Rithy Panh lui-même, sont représentés par des figurines d’argile sculptées à la main. Il les met en scène dans des dioramas presque figés dans le temps, qu’il filme en plans panoramiques afin de recréer des images et ainsi combler les “trous” de son enfance. La voix-off, au ton calme et détaché, guide (ou perd) les spectateur·ices en progressant de façon non-chronologique : elle saute d’un souvenir à un autre en procédant par diverses ellipses et retours en arrière. Le récit prend donc la forme d’une mémoire traumatique marquée par des ruptures et des flashbacks, comme un montage intérieur perturbé.


Le réalisateur a d’ailleurs souligné en interview sa difficulté à trouver les mots pour parler de sa propre histoire. Lorsque les Khmers rouges, un groupe de communistes extrémistes mené par leur leader Pol Pot, se sont emparés de la capitale Phnom Penh le 17 avril 1975, ils ont instauré un régime consistant à éliminer tous les intellectuels et minorités ethniques du pays. Tout le monde devait repartir de zéro et se donner corps et âme pour servir l’Angkar (l’Organisation). Les familles étaient séparées, de nombreuses personnes devaient changer d’identité, de mode de vie, même de langage et il régnait un climat de méfiance permanent où on ne savait plus à qui faire confiance. 


© 2013 - Strand Releasing
© 2013 - Strand Releasing

Rithy Panh nous explique par exemple que certains mots comme “krousar” qui voulait dire “famille” initialement, était désormais utilisé pour désigner simplement son “mari” ou sa “femme”. Il y avait également de nouveaux mots comme “vai chao” et “komtech” qui signifient “frapper puis jeter” et “réduire en poussière”. Cette langue étant devenue trop totalitaire, il ne voulait plus la parler pendant un moment. Il lui a d’abord fallu passer par l’apprentissage du français et de l'italien, peindre ce qu’il voyait dans les camps à Auschwitz, en somme “emprunter les mots (ou les images) des autres” avant de pouvoir livrer son propre témoignage. Il a d’ailleurs été assisté par l’écrivain Christophe Bataille pour le texte de la voix-off et a fait appel à des acteurs pour incarner sa propre voix, une manière supplémentaire de se mettre à distance.


Le film, malgré ses longueurs, nous marque par ses décors et ses personnages en argile muets dont l’expression reste figée dans l’horreur. Il nous interroge sur la manière de raconter une mémoire traumatique fragmentée et comment le langage cinématographique permet de traduire ces manques en créant de nouvelles images.   

⬛DARIKA PEOU


Avec la voix de Randal Douc pour la version française et Jean-Baptiste Phou pour la version anglaise, France, Cambodge, 95 minutes.


Disponible en streaming sur : AppleTV, PrimeVideo, UniversCiné, ARTE.

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