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Le multivers : plonger dedans ou s’y perdre

Notion méconnue du grand public il y a encore cinq ans, le multivers s’est rapidement imposé comme le nouveau concept-phare de la pop-culture, jusqu’à conquérir les Oscars eux-mêmes avec Everything Everywhere All at Once et ses sept statuettes. Alors que Spider-Man : Seul contre Tous débarque dans les salles ce 31 mai, nous revenons sur cet outil aussi fascinant que vertigineux.


Pour tenter de le dire simplement, le multivers se définit généralement comme l’ensemble des univers parallèles existants autour de nous. Pour chaque réalité possédant un déroulement bien précis et des règles immuables, il existerait en fait une infinité d’alternatives, offrant tout un tas de déclinaisons plus ou moins importantes par rapport à la réalité donnée. Un terreau inépuisable pour les cinéastes, qui peuvent explorer les éventualités de nos existences avec une rare liberté. Penchons-nous d’abord sur le film qui a vulgarisé le concept auprès du grand public : Spider-Man : New Generation.


© Sony

Dans ce film d’animation, les portes du multivers s’ouvrent très vite et le jeune héros Miles Morales fait la connaissance de différentes versions de Spider-Man : on découvre ainsi un Peter Parker quarantenaire désabusé, une Spider-Woman en la personne de Gwen Stacy mais aussi d’autres interprétations plus inattendues, à l’image de ce détective Spider-Man qui évolue en noir et blanc. On touche là un premier atout du multivers : il permet d’aborder plusieurs genres au sein d’une même œuvre. Pour les auteurs de New Generation, les univers parallèles deviennent le prétexte à un laboratoire d’expérimentation : outre l’esthétique comics affichée au départ, le film s’amuse à puiser dans de nombreuses inspirations visuelles, de la japanimation au film noir en passant par le cartoon façon Tex Avery. Les possibilités infinies du multivers associées aux techniques du cinéma d’animation donnent ainsi naissance à un des films de super-héros les plus stimulants de ces dernières années. L’accumulation des versions de Spider-Man est aussi l’occasion d’une réflexion méta qui déconstruit et commente la figure du célèbre super-héros.


L’année dernière, le multivers a connu un autre grand film à la hauteur de ses possibilités : Everything Everywhere All at Once des Daniels. Le récit s’intéresse à Evelyn, une immigrante sino-américaine sans histoire qui reçoit le pouvoir de naviguer à travers ses vies parallèles. Plus radical que New Generation, le long-métrage prend la forme d’un kaléidoscope d’images et de références, convoquant dans un même élan les films d’arts-martiaux, les drames romantiques de Wong Kar-wai, la culture internet et la dystopie de science-fiction. Doté d’un rythme frénétique et d’une durée qui avoisine les deux heures trente, Everything s’impose comme un divertissement d’un nouveau genre, protéiforme, psychédélique et potentiellement indigeste pour quiconque n’est pas préparé à une telle tornade. Pourtant, derrière son imagerie bariolée, le film porte un propos fort. Au fur et à mesure du récit, Evelyn et sa fille Joy ne parviennent plus à exister à travers cette cascade intarissable d’occasions ratées et de destinées éventuelles. L’omnipotence permise par le multivers se retourne contre elles : à force de tout voir, de tout vivre, elles risquent de perdre le sens de l’expérience immédiate et de l’amour d’autrui. Dans Everything, le multivers est pop mais il se pare également d’un vertige existentiel qui résonne avec le rythme effréné de nos sociétés hypermodernes.


© The Searchers

Le multivers serait-il le moyen parfait pour renouveler le cinéma de divertissement ? Pas tout à fait, comme en témoigne l'approche du Marvel Cinematic Universe. Dans Spider-Man : No Way Home, le multivers sert de prétexte pour ramener des personnages issus des anciennes franchises de l’Homme araignée et permettre au public de réunir Tobey Maguire, Tom Holland et Andrew Garfield dans un même film. Une fois ce fan-service consommé, le long-métrage s’impose comme un Marvel parmi tant d’autres, sans fulgurance narrative ni esthétique. Même chose pour Doctor Strange in the Multiverse of Madness qui, derrière un titre prometteur, se contente paresseusement de visiter deux univers parallèles et d’adresser quelques clins d'œil complices aux spectateurs avant de refermer son portail inter-dimensionnel. Une exploitation décevante qui trahit les velléités de Marvel : pour la firme, le multivers est une béquille scénaristique justifiant de multiples doses de fan-service sans se préoccuper de la cohérence globale. On aperçoit peut-être là une première limite au concept : le caractère infini du multivers détruit les enjeux et légitimise n’importe quel raccourci d’écriture.


Si le multivers est actuellement à la mode, difficile de résister à la tentation de chercher son origine plus tôt. Prenons par exemple Le Hasard de Krzysztof Kieślowski (1981), un film qui part d’un moment fatidique - prendre un train pour Varsovie - pour tisser trois histoires différentes autour d’un protagoniste indécis, selon qu’il parvienne ou non à prendre le train. Ici, les intrigues parallèles représentent les maux de la Pologne sous le rideau de fer. Qu’il entre au Parti, dans le camp des révolutionnaires ou qu’il tente une approche neutre, le héros trouve systématiquement une issue funeste. Une utilisation brillante et politique du multivers - quand bien même le concept n’a pas encore de nom. Bien avant encore, la fin si célèbre de La Vie est belle de Frank Capra (1946), qui voit un ange montrer à James Stewart ce que serait le monde sans sa présence, n’est-elle pas déjà une illustration fantastique et émouvante du multivers ? Constat finalement peu surprenant : bien avant Spider-Man, le septième art explorait déjà nos occasions manquées et nos doutes existentiels à travers l'écran fertile des mondes parallèles.


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