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Paul Thomas Anderson : Entre bien et mal

Qu’est-ce qui fait la saveur particulière du cinéma de Paul Thomas Anderson ?  La sortie d’Une Bataille après l'autre est l’occasion de plonger dans les univers singuliers d’un réalisateur hors normes, fasciné par les recoins sombres de la psyché humaine.


There will be blood de Paul Thomas Anderson
© Paramount BE

Chez Paul Thomas Anderson, il y a la réalisation pointilleuse, souvent grandiose, même avec les moments de vie les plus banals ; il y a l’art de choisir ses acteur·ices et de leur offrir de fabuleux espaces de jeu ; et il y a des scènes, des moments émergents qui brûlent la rétine et s’inscrivent à jamais dans la mémoire. La pluie de grenouilles de Magnolia (1999) est une balise temporelle pour toute une génération de cinéphiles. Ces scènes frappantes sont souvent associées à l’intérêt, voire l’obsession, du réalisateur pour l’ambiguïté de ses personnages.


Les gens heureux et, peut-être plus encore, les porteurs d’espoir sont rares dans ses œuvres. Au contraire, les salauds, les bonimenteurs et les paumés sont légion. Qu’il explore l’industrie du porno dans Boogies Night (1997) ou qu’il évoque, en passant, celle des motivational speakers avec un Tom Cruise méconnaissable dans Magnolia, il fait porter la dynamique du drame par des personnages au mieux pas très aimables, aux pires franchement haïssables. Cela peut d’ailleurs conduire à des sorties de route, comme avec Inherent Vice (2014) où le pastiche de film noir est phagocyté par un Joaquin Phoenix au jeu outré et crasseux.


© Universal Pictures BE
© Universal Pictures BE

En décrivant le monde comme une grande scène de théâtre et en bâtissant ses intrigues comme des aventures psychologiques, Paul Thomas Anderson reste attaché à une conception romanesque du cinéma. C’est d’autant plus flagrant quand il embrasse de sa caméra toute une vie, comme dans The Master (2012). Le même Joaquin Phoenix incarne un vétéran de la Seconde Guerre mondiale, alcoolique et violent, qui croise par hasard la route du fondateur d’une jeune secte inspirée par la scientologie. L’ascension et les soubresauts de son personnage dans la galaxie sectaire explore la porosité entre croyance et opportunisme, désir de pouvoir et besoin de sens. 


C’est peut-être avec There Will Be Blood (2007), généralement considéré (à raison) comme le chef d’œuvre de sa filmographie, que le cinéaste pousse jusqu’au bout sa logique d’auscultation psychologique. L’évolution du personnage de Daniel Day-Lewis suit celle de l’industrie du pétrole et sa confrontation avec le prêtre joué par Paul Dano illustre magistralement la conflictualité des sources de pouvoir, de l’argent et de la foi. Là encore, des scènes iconiques contiennent tout le propos du film,notamment ce climax pessimiste sur la piste de Bowling : le pouvoir détruit et s’auto-détruit. Adaptation du roman Pétrole ! d’Upton Sinclair, le film tire aussi beaucoup de l’esprit du Trésor de la Sierra Madre de B. Traven.


© Paramount BE
© Paramount BE

Si l’auteur de ces lignes ne devait toutefois garder qu’un seul extrait du cinéma de Paul Thomas Anderson, ce serait la scène de l’omelette de Phantom Thread (2017). Les couples dysfonctionnels et toxiques font sûrement partie des tropes cinématographiques les plus courants, mais le réalisateur montre toute la profondeur et la complexité des rapports humains à travers un moment faussement banal : la confection et la dégustation volontaire d’une omelette empoisonnée. Le regard que Daniel Day-Lewis (encore lui) adresse à Vicky Kripes est d’une puissance, contenant en lui toute la complexité et les contradictions du personnage.  


On peut se demander si cette capacité si fine à saisir l’ambiguïté se retrouvera dans Une Bataille après l'autre. C’est la première fois que Paul Thomas Anderson reçoit un budget aussi conséquent (plus de 140 millions de dollars) et pour un cinéaste qui est habitué au succès critique mais pas à celui du box-office, le pari est immense.



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