Rencontre avec Lucas Belvaux pour Les Tourmentés
- Adrien Corbeel

- 21 sept. 2025
- 3 min de lecture
Avec son nouveau film, un drame autour d'une chasse à l'homme, le cinéaste belge Lucas Belvaux adapte son propre roman. Rencontre.

Qu'est-ce qui vous a poussé à d'abord passer par le roman pour raconter l'histoire des Tourmentés?
C'était une idée de film que j'avais depuis 10 ans. Mais au moment de l'écrire, je n'avais pas envie d'en faire un scénario. Quand on écrit pour le cinéma, on pense déjà à l'argent en fait. Tout le temps. Qu'est-ce que ça va coûter, combien de temps le film va durer, etc. Il faut que ce soit entre 1h30 et 2 heures. J'avais envie d'écrire librement. J'en ai fait un roman, et une fois que ça a été écrit, je me suis dit que ce serait dommage de ne pas faire le film moi-même.
Que pense Lucas Belvaux le romancier du travail d'adaptation de Lucas Belvaux le cinéaste ?
Quand j'ai adapté les romans d'autres auteurs avant, ils ont toujours été contents des adaptations même si je trahissais plus ou moins. J'adaptais plus l'esprit que la lettre, pour en faire un objet cinématographique qui doit être plus compact. Là, je suis un peu dans le même sentiment.

Les Tourmentés, c'est l'histoire d'un vétéran à la rue qui se voit proposer, par l'intermédiaire d’un ancien frère d’armes, de devenir la proie d'une veuve fortunée lors d’une chasse à l’homme. À l'issue de celle-ci, sa famille recevra une fortune qu'il survive ou qu'il meure. Est-ce que certains films de chasse à l'homme vous ont inspirés ?
Il y a peut-être un petit peu du Délivrance de John Boorman, mais en même temps Les Tourmentés ne met pas en scène une chasse à l'homme, il tourne autour de ce sujet. J'avais écrit une histoire de chasse à l'homme très sombre, mais au fur et à mesure de l'écriture, je me suis rendu compte que ça ne m'intéressait pas. Il y a eu beaucoup d'histoires de ce genre et je ne crois pas pouvoir faire mieux. Et puis ça ne m'intéresse pas tellement d'écrire ou de filmer des gens qui se courent après dans la forêt en se tirant dessus. Ce qui m'intéressait, c'était tout ce qui se passait avant et tout ce que cette situation amène. C'est un film sur la lutte des classes et aussi sur le rôle de l'argent dans la société. Ça vaut quoi la vie d'un homme? Il y a quand même une femme qui demande à un homme d'évaluer combien vaut sa vie.
C'est une des particularités du film : il accepte de devenir la proie.
Je ne vois pas d'autres exemples où il y a cette idée que le gibier est consentant, à part Le Prix du danger d'Yves Boisset. Skender [interprété par Niels Schneider, NDLR] accepte parce que le monde est devenu ce qu'il est devenu. Quelle est la valeur de mon temps ? De ma vie ? S'il faut mourir, je vais mourir, se dit le personnage, mais il faut que ça me rapporte de l'argent. Il négocie aussi pour ses enfants, mais il accepte le jeu, de négocier la valeur de sa vie. C'est l'offre et la demande. Il y a une espèce de nihilisme absolu qui s'installe dans le monde et contre lequel il faut lutter absolument.

Les milliardaires sont en train de détruire tout ce qui nous entoure. Est-ce que vous voyez Madame, le personnage joué par Linh-Dan Pham, comme faisant partie de ces puissants qui dévastent tout ?
Je pense qu'elle est à part. Les trois personnages sont à part, ils sont tous les trois des tourmentés. Ils ont été tellement cassés, tellement broyés par leur histoire, ils sont dans une telle névrose qu'ils ne sont pas dans le même monde que nous. Les milliardaires...eux aussi sont encore dans un autre monde. Peut-être que l'argent, à un tel niveau, provoque aussi un traumatisme.
Le personnage de Madame, pour toute sa monstruosité et son mépris de la vie humaine, est aussi une femme de goût, cultivée, sensible à l'art.
Je pense qu'au niveau individuel, l'art et la culture ne sauvent de rien. On peut être un monstre et aimer la statuaire antique. On peut pleurer en écoutant de la musique ou en voyant une photo ou un tableau, parce qu'on est ému sincèrement, en même temps être occupé à massacrer un peuple entier. En revanche, l'art et la culture, à l'échelle des sociétés, c'est essentiel. La barbarie c'est quand on va vers une société sans éthique, sans morale, sans solidarité, sans empathie, sans écoute de l'autre. La littérature, la musique, le théâtre, le cinéma, permettent d'aller contre ça. C'est la catharsis, ce que les Grecs faisaient avec le théâtre : réfléchir à notre monstruosité.



