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Berlinale : comment l'atelier de production Dérives aborde et renouvelle le cinéma documentaire

Fondé en 1975 par les Frères Jean-Pierre et Luc Dardenne pour produire des films documentaires engagés, Dérives devient dès 1977 le premier atelier de production à développer, produire et diffuser du documentaire de création en Wallonie, avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Près de cinquante ans plus tard, Dérives s’est imposé comme un acteur incontournable du paysage cinématographique européen. 

Depuis 2012, c’est Julie Frères qui a repris cette activité. En amont de la Berlinale, où Dérives présente L’autre côté du soleil du réalisateur syrien Tawfik Sabouni en sélection Panorama, nous avons échangé avec la productrice sur ce qui fait l’ADN de cet atelier unique en Europe. 


De l'autre côté du soleil © Dérives
De l'autre côté du soleil © Dérives

Quel est le rôle d’un atelier comme Dérives en 2026 ?

 

À l’origine, les ateliers Dérives ont été créés pour donner la place à un cinéma différent, et plus précisément les cinémas documentaire, d’animation et expérimental. Bien sûr, cela a évolué mais à mon sens, cette approche a toujours sa pertinence. Le but des ateliers reste d’apporter plus de diversité, et en ce qui nous concerne, une aide spécifique aux premiers films. Dans le cas de Dérives, c’est vraiment sur cet axe que nous travaillons, avec parfois des soutiens aux seconds films, ou aux films hors cases. En parallèle, je produis beaucoup de courts-métrages ou de films expérimentaux, des films qui se produisent de manière non-linéaire et le plus souvent hors des circuits de financement traditionnels. Avec comme objectif d’être un tremplin pour les jeunes, en leur offrant la possibilité de faire des films qu’ils ne pourraient pas faire ailleurs. L’autre côté du soleil, le documentaire de Tawfik Sabouni dont nous faisons la première mondiale ici à Berlin, est de ceux-là. 


Vous parliez d’un cinéma en dehors des cases, qui fait l’ADN de Dérives depuis plus de 50 ans. Comment ces cases ont-elles évolué? 


Il me semble qu’au niveau du documentaire, celles-ci ont énormément évolué. Au-delà de la télévision, le documentaire a aujourd’hui sa place en salles, sur les plateformes, etc. Même si cela reste un combat de tous les jours pour les auteurs, producteurs et diffuseurs, j’ai le sentiment qu’à l’intérieur de notre champ des possibles et de ce qu’on appelle “documentaire de création”, il y a une diversité encore plus grande aujourd’hui. Aujourd’hui, ce qui nous intéresse, ce sont les nouvelles formes d’expression. Cela peut venir des idées, des propositions narratives mais aussi de choix parfois radicaux dans leur démarche cinématographique. Et ce sont souvent, en documentaire, les films à la marge qui fonctionnent le mieux en festival. Récemment, nous avons produit Hair, Paper, Water… de Nicolas Graux et Truong Minh Quy, un film qui était à la base un court métrage tourné en 16mm, et qui est devenu un documentaire d’une heure trente, produit avec le même budget. Hair, Paper, Water a été primé à Locarno, et a tourné dans des dizaines de festivals de renommée internationale. L’atelier est un outil de production mis au service des cinéastes, avec l'objectif de travailler la singularité et l’ambition cinématographique de leurs projets.


Hair Paper Please © Dérives
Hair Paper Please © Dérives

On entend parfois dire que le cinéma belge n’est pas prophète en son pays, est-ce quelque chose que vous ressentez de votre côté? 


Pas vraiment. En festival, nos films sont assez bien représentés, tant en Belgique qu’à l’étranger, et nous avons la chance d’avoir (à la RTBF) une case télévisuelle dédiée au documentaire de création, Fenêtre sur doc. C’est un bol d’air pour nous autres productrices et producteurs car cela permet de continuer à produire du documentaire de création avec la télévision. Côté salles, nous avons un accès beaucoup plus facile en Belgique francophone qu’en France par exemple, de par la proximité et la taille du territoire qui rend possible la diffusion en direct, ou via des distributeurs comme Screen Box ou Avila, avec lesquels nous travaillons régulièrement. 


Une aventure récente qui vous a marquée? 


Pour parler d’un film récent, et par ailleurs sélectionné ici à Berlin, le travail sur le film de Tawfik Sabouni (NDLR : L'Autre côté du soleil) a été une vraie aventure. Il faut savoir qu’à l’origine, la prison dans laquelle nous devions tourner le film, Saidnaya en Syrie, n’était pas accessible sous le régime de Bachar Al-Assad. Nous avions donc opté pour un tournage en studio, avec des décors recréés par Igor Gabriel, décorateur des Dardenne. Nous étions à deux doigts de tourner, et le régime d’Al-Assad s’est effondré, et la prison s’est ouverte. Avec Tawfik, nous avons changé notre fusil d’épaule, et c’est là-bas qu’il a tourné tout le film, avec des personnes vivant actuellement en Syrie, tandis que le tournage prévu en Belgique était avec des réfugiés syriens vu les conséquences politiques du film. En tant que productrice belge, il a fallu s’adapter, trouver des équipes sur place, et suivre le projet à distance. C’est ce qui me plaît dans la production de documentaires : il faut constamment s’adapter à la réalité et se remettre en question fait partie de notre quotidien. 


Ceux qui veillent
Ceux qui veillent © Dérives

Parmi les derniers films produits par l’atelier, on retrouve notamment Ceux qui veillent de Karima Saïdi et La dernière rive de Jean-François Ravagnan, actuellement en salles, Comme un château fort de Lou Colpé, qui sera présenté à Visions du réel cette année, ou encore les courts métrages Crush de Camille Vigny et Pour Christianny Fernandes de Pauline Fonsny et Anaïs Carton, nominé dans cette année aux René du cinéma.


Plus d’informations sur derives.be 


Cette interview a été réalisée en collaboration avec les ateliers Dérives. 


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