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Critique : Bonnard, Pierre et Marthe de Martin Provost

L’art du couple

© Carole Bethuel

Après Séraphine ou Violette il y a quelques années, Bonnard, Pierre et Marthe, marque les retrouvailles de Martin Provost avec les biopics d’artistes d’une autre époque. Le traitement qu’il nous propose de la rencontre et de la vie à deux - artistique et personnelle - du couple Bonnard, est avant tout pictural. 


En plus d’un étalonnage lumineux, irisé de couleurs chaudes et lumineuses propres à la peinture de Pierre Bonnard (Vincent Macaigne), entre Nabis[1] et impressionnisme, le film fait la part belle à la lumière du Midi et à ces paysages qu’ils chérissent. Quelques idées de mise en scène dénotent aussi, tout en servant de sous-texte aux non-dits et tromperies qui inondent le couple. Ainsi, à Paris, les fenêtres ouvrant sur des toiles de style Bonnard ne donnent à voir qu’une ville-fantasme et un enfermement : la capitale est aussi celle des faux-semblants. Dans le film, seule la campagne offre des paysages naturels réels, invitant au repos et à la vie. Cette dualité est au cœur de ce couple d'artistes complexes. D'un côté, leur vie publique parisienne et éreintante - ou devrait-on dire sa vie publique à lui, Marthe Bonnard (Cécile de France) y étant résumée à ses mythiques fesses d’”indolente” dans une France très largement misogyne. Et de l’autre, leur vie de couple à la campagne où cette dernière est bien plus épanouie. Dans ce traitement très terre à terre de leur quotidien, on aime à se perdre dans le dédale des années qui s’écoulent sans qu’on ne s’en rende compte… ou presque. Car ce sentiment de se laisser aller dans l’exploration d’une passion est parfois gâché par l’expression directe du temps qui passe : par des fondus elliptiques démodés, ou pire, par l’insert aléatoire de dates, repères spatiaux qui ne sont bons qu’à nous éjecter du récit. La grande Histoire piétine la petite, celle dont on s’éprend tendrement ici.  

 

En somme, si le croquis est là, la réalisation n’est pas parfaite. À un film biographique s’attache souvent une volonté d'exhaustivité. Or, deux heures et deux minutes sont loin de suffire à raconter la vie d’une, et encore moins, de deux personnes. Ajouté à cela l’utilisation occasionnelle, d’un point de vue omniscient, nous donnant à voir des évènements auxquels aucun des membres du couple n’a assisté. Et la lecture devient trop dense, trop compacte, ôtant subtilité et nuance dans le traitement du couple Bonnard, pouvant aller jusqu’à faire perdre au récit son dynamisme par un étirement inutile de l’intrigue. Le film est une romance, qui nous relate une danse de couple acrobatique mais d’une grande sensibilité, et c’est bien suffisant.

 

D’autant plus que la force de ce biopic réside dans son traitement de l’intime et dans les performances de ses acteurs, Vincent Macaigne et Cécile de France. La gloire et les accomplissements, rapidement évoqués, ne disent finalement que peu de l’intériorité de ces êtres, de leur humanité et de leur passion artistique et amoureuse. Pierre Bonnard - peintre du Bonheur - et sa femme qui prendra le nom d’artiste de Marthe Solange, consacreront la majeure partie de leur talent à conter la simplicité du quotidien tout autant que leur attachement - sur 2000 tableaux signés de la main de monsieur, un tiers représentent madame. Cela nous rappelle qu’ils ne sont, comme nous, que des humains à la recherche du bonheur. 


RÉALISÉ PAR : MARTIN PROVOST 

AVEC : CÉCILE DE FRANCE, VINCENT MACAIGNE, STACY MARTIN

PAYS : FRANCE

DURÉE : 122 MINUTES

SORTIE : LE 10 JANVIER


[1] Les Nabis, "prophètes" en hébreu, sont un groupe d'artistes français du début du XXe siècle. Inspirés par les estampes japonaises, ils avaient vocation à créer des œuvres symboliques et décoratives, explorant les formes simplifiées et les couleurs vives. Les artistes notables sont Pierre Bonnard, Édouard Vuillard, et Maurice Denis.

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