Le Pink Screens fête ses 25 ans : Rencontre avec Jacques Paulus, membre fondateur du festival
Chaque année en novembre, les écrans du Nova et d’autres cinémas de la capitale deviennent roses à l’occasion du célèbre festival LGBTQIA+. Connu pour sa programmation éclectique qui mêle cinéma mainstream, expérimental ou porno, ses discussions et ses soirées endiablées, le Pink Screens souffle cette année 25 bougies. Céline Sciamma, Alain Guiraudie, Paul B. Preciado, ou encore le belge David Lambert (Hors les murs) sont passés en un quart de siècle dans ce festival bruxellois. Et Surimpressions est aussi (un peu) de la partie, via Raissa Yowali, rédactrice et membre du comité de programmation, et Elli Mastorou, rédactrice et membre du jury courts-métrages belges cette année. A cette occasion, on a rencontré Jacques Paulus, programmateur et membre fondateur du festival, pour revisiter les moments marquants de ces 25 années d’existence, et évoquer la programmation de cette édition anniversaire.

Jacques, Le Pink pour toi ça a commencé comment ?
J’ai été libraire toute ma vie, et à la fin des années ‘90, je tenais la librairie Darakan, rue du Midi à Bruxelles. C’était une librairie spécialisée en cinéma, photo et littérature LGBTQIA+. A la même époque, il y avait le festival Gay et Lesbien de Bruxelles, organisé par l'association Tels Quels, et j'avais plein d'amis à la programmation de ce festival qui fréquentaient la librairie. Suite à un litige entre la direction du festival et l'équipe programmation, cette dernière a démissionné. On s'est donc retrouvés, moi, ces personnes de la programmation, et deux ou trois autres, et on a, dans un premier temps, lancé un ciné-club mensuel, qui se tenait au cinéma Arenberg (l’actuel Palace, NDLR). Et l'année suivante, en 2002, on a décidé d’organiser le premier festival Pink Screens, qui s’est tenu durant trois jours au cinéma Nova.
Le festival Gay et Lesbien existait toujours et se tenait au Botanique, et les deux événements ont coexisté pendant quelques années. Et puis petit à petit, le leur s’est éteint, et nous on a grandi (rire). Eux étaient plutôt classiques en termes de programmation, et nous disons un peu plus alternatifs. On projetait des films de matri-patrimoine, mais aussi des films récents qui généralement ne trouvaient pas de distribution classique en salles. Ces dernières années ça a évolué, et les œuvres qui sortent en salles aujourd’hui reflètent bien la diversité du milieu LGBTQIA+, mais à l’époque, à part des films comme Brokeback Mountain, c’était beaucoup plus rare…

Vingt-cinq ans d'histoire c’est difficile à résumer, mais retiens-tu quelques moments marquants ?
Il y a eu beaucoup de séances mémorables et formidables. Je me souviens de celle de The Raspberry Reich de Bruce La Bruce, un film très étonnant, « anarcho-pédé », qui a vraiment été un choc pour pas mal de gens parce que c'était le genre de cinéma qu'on ne voyait pas souvent. Un autre moment marquant mais plutôt négatif, c'était celui des attentats de Paris, qui ont eu lieu en novembre 2015 en plein durant le festival. Tout à coup la ville était cadenassée par la police, toutes les salles de spectacle ont été fermées, et le festival a été annulé. C'était vraiment choquant et éprouvant - surtout pour les victimes bien sûr, mais aussi pour tout le monde. Le festival a été complètement annulé durant le second confinement de l’hiver 2020-2021, mais on a organisé un événement plus restreint au mois de mai, et on a mis beaucoup de choses en ligne, même si ce n'est pas la même chose.
Et comme il y avait des « jauges covid » et qu’on ne pouvait pas accueillir tout le monde, on a contacté d’autres cinémas que le Nova et l’Aventure avec qui on travaillait déjà, comme le Palace et les Galeries, qui ont accepté d’accueillir des séances du Pink.
Depuis c’est resté comme ça, et c’est ainsi, quelque part grâce au confinement, que les lieux du Pink se sont démultipliés, et que le festival a grandi !
L’association Genres d’à Côté, qui organise le festival, a grandi aussi…
Oui, rappelons qu'on est tous(tes) bénévoles, et que tout ça demande énormément de travail. Moi par exemple, je suis retraité, mais je travaille quasiment toute l'année à temps plein sur le Pink. On reçoit des aides annuelles de la ville et de la région, et on a désormais un contrat de quatre ans avec la Fédération Wallonie-Bruxelles. Mais ce sont des petits subsides, ça reste une lutte, par contre comme le festival fonctionne bien, on a aussi des rentrées propres - et désormais une personne employée à mi-temps depuis deux ans.
Comment ont évolué les luttes LGBT en 25 ans, qu’observes-tu comme changements ?
Quand on a commencé en 2002, la législation était encore en cours de perfectionnement si je puis dire, mais il y avait quand même déjà une certaine liberté dans la vie publique. Personnellement je ne me sentais plus ostracisé parce que j'étais homosexuel, il y avait quand même des progrès par rapport à quand je suis arrivé à Bruxelles milieu des années 70, où je ne me sentais pas à l'aise. Ce qui a changé, par contre, c'est qu'au début des années 2000 les personnes trans étaient beaucoup moins visibilisées qu’aujourd’hui, même si elles étaient déjà présentes. Aux début, on passait déjà des films trans, mais c'était quand même très marginal, il fallait vraiment chercher pour trouver des films traitant de ces sujets. Aujourd’hui, beaucoup de festivals, en France ou ailleurs, consacrent énormément de leur programmation à des questions qui sortent de la thématique strictement gay et lesbienne, et qu'on n’abordait pas beaucoup au début des années 2000. On était sans doute concernés, mais bizarrement, on se rendait pas assez compte de l'enjeu.

Un mot sur le programme de cette année. Qu'avez-vous prévu pour fêter les 25 ans ?
L’équipe regarde les films sans idée préconçue, mais quand la programmation est terminée, des thématiques émergent. Cette année, plusieurs films abordaient la question des personnes LGBTQIA+ dans le monde du travail, donc on s'est dit que c'était l'occasion de dédier une thématique à ce sujet. Un autre thème est comment les personnes queer occupent la ville, d'où le focus « Quand on arrive en ville ». Et étant le plus ancien de l'histoire, je me suis dit que pour les 25 ans, il était temps de regarder dans le rétroviseur… J’ai donc proposé un focus de Stonewall à l'apparition du SIDA, avec une vingtaine de films des années 60-70.
Ça me tenait à cœur, de voir comment les personnes LGBTQIA+ étaient vues par la société à cette époque, et comment le cinéma traduisait ce regard – de façon positive ou négative. Je pense par exemple à Cruising de William Friedkin (1980), que j’ai revu récemment : je peux comprendre les polémiques qu'il a suscité à l'époque, mais c'est un portrait formidable d'un milieu très spécifique dans le New York des années 70. Ce film sera projeté à la Cinematek le 6 novembre, suivi le lendemain par une projection du documentaire Mineshaft : The Cruising murders : Mineshaft était le nom d’un club queer de l'époque où Cruising devait être tourné, mais finalement la production a reconstitué un faux Mineshaft pour le tournage. Le documentaire recueille des témoignages de Friedkin mais aussi de personnes de l'époque, sur leur ressenti par rapport au film, leur accueil, un mélange de réactions positives et négatives... C'est vraiment un film passionnant.
Niveau soirées, le 4 novembre aux Halles de Schaerbeek a lieu le B-B-B-B-Big Birthday Party, réunissant trois groupes de performeur-euses : le Cabaret Mademoiselle (qui a fermé ses portes récemment, c’est donc l’occasion de les (re)voir), le groupe transmasc HotSpot, et les brésilien.nes queer de Bixaria. Et bien sûr la légendaire traditionnelle Pink Night, le samedi 7 après la cérémonie de remise des prix !
Avant de se quitter, une dernière chose à partager ?
Oui, un coup de cœur pour un film de cette édition : Du Fioul dans les Artères de Pierre Le Gall, sur une romance entre deux chauffeurs routiers. Un film merveilleux, d'une grande tendresse, sur un milieu qu'on imagine beaucoup plus rude - et il l'est, mais il y a aussi autre chose, et le film nous le raconte de façon très émouvante, et loin des clichés du fantasme gay sur les camionneurs.
Festival Pink Screens – du 29 octobre au 7 novembre – divers lieux à Bruxelles :
B-B-B-Big Birthday Party : mercredi 4 novembre à 20h aux Halles de Schaerbeek.
Cruising : vendredi 6 novembre à la Cinematek
Mineshaft : The Cruising murders : samedi 7 novembre à la Cinematek.
Cérémonie de clôture et remise des prix : samedi 7 novembre à 19h au Nova
Pink Night : samedi 7 novembre aux Halles de Schaerbeek





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