Dossier No Other Choice : Anatomie d’une lutte
- Thibault Scohier

- il y a 2 jours
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Dernière mise à jour : il y a 2 jours
Les nouveaux films du réalisateur sud-coréen Park Chan-wook sont toujours très attendus et No Other Choice ne fait pas exception. À la frontière de la comédie noire et du thriller social, le long-métrage scrute les fractures d’une société déchirée par le progrès technique et le mépris social. Au cinéma le 11 février.

À première vue, la filmographie de Park Chan-wook peut être résumée par un savant mélange de maestria et de violence. Cette réputation doit beaucoup au succès d’Old Boy (2003) de notre côté du globe. Si ses long-métrages s’inscrivent souvent dans une démarche de genre (criminel, thriller, enquête, etc.) et usent d’effets très graphiques, c’est pour souligner des tensions, individuelles, sociales ou politiques. Fortement influencé par le cinéma américain, notamment celui d’Hitchcock, il manie régulièrement la métaphore et la parabole, faisant de ses œuvres un sismographe des soubresauts de la société coréenne.
Il faut revenir un instant sur le contexte dans lequel Park Chan-wook réalise ses films. La Corée du Sud est un pays couvert de cicatrices. Il y a bien sûr celles de la séparation avec la Corée du Nord et de la menace perpétuelle entretenue par le régime voisin ; mais aussi celles de la dictature qui ne s’est achevée formellement qu’en 1993. Aujourd’hui encore, le pays reste dans un équilibre politique précaire et a connu une tentative de coup de force en 2024. La situation sociale y est de plus très inégalitaire et son économie est dominée par des méga-corporations. C’est dans ce paysage que le cinéma sud-coréen a fleuri, notamment celui de la Nouvelle vague, dans les années 2000, dont Park Chan-wook est un des représentants phare avec Bong Joon-ho et Kim Jee-woon.

Violence contre violence
No Other Choice est peut-être le film le plus ouvertement social de son réalisateur. Il adapte le roman Le Couperet (1997) de l’auteur américain Donald E. Westlake, déjà porté au cinéma par Costa Gavras sous le même titre en 2005. Park Chan-wook a gardé le cœur de l’œuvre : un cadre spécialisé dans l’industrie du papier, Yoo Man-soo (Lee Byung-hun), perd son travail et décide, après plusieurs mois de recherche infructueuses, de garantir son embauche en éliminant les autres candidats au poste qu’il convoite. Mais dans l’interprétation du cinéaste, ces meurtres deviennent un festival de comédie noire, souvent à la limite du grotesque.
Cette représentation des péripéties, mêlant ironie et violence, est courante dans son cinéma et plus généralement chez ses collègues sud-coréen·nes. Elle est toujours le pendant d’une autre violence : le mépris d’une société de classe où la distinction peut être une question de vie ou de mort. Dans No Other Choice, Yoo Man-soo et sa famille subissent le chômage comme un déclassement économique mais surtout moral. Le standing social est aussi une source de dignité et d’honneur, celleux qui en sont privés sont, au fond, un peu moins respectables, un peu moins humain·es. Face à cette violence institutionnalisée, inscrite dans les fondations de la société, la violence physique est souvent maladroite et décalée, irréelle et trash, en un mot carnavalesque. Le grotesque est l’expression grimaçante que la société se renvoie dans le miroir.
Les films de Park Chan-wook sont très souvent traversés par ces thématiques. La spirale de la violence de Sympathy for Mister Vengeance (2002) démarre parce qu’un personnage perd son travail et qu’il ne peut plus assumer les frais de santé de sa sœur. Dans Lady Vengeance (2005) elle prend sa source dans la vie brisée d’une adolescente manipulée par des hommes plus âgés et dans le conservatisme de la société vis-à-vis des femmes en général. Même avec Old Boy, où l’expression de la violence est la plus débridée et où l’influence des comics américains est frappante, tout part d’un suicide causé par des rumeurs d’inceste. Dans ces histoires, les protagonistes sont toujours ballottés et souffrent d’un environnement arbitraire et inextricable. La famille et les relations amoureuses servent soit d’autels à des pertes tragiques, soit de pièges desquels il faut s’extirper à tout prix.

Morale introuvable
Cela dit, le réalisateur ne fait jamais le choix d’un nihilisme total. Ses personnages ne sont pas de purs produits déterminés par les afflictions qu’ils subissent, ils se trouvent souvent face à des choix moraux. Ceux-ci peuvent les pousser à une libération comme dans Mademoiselle (2016), où l’émancipation féminine et lesbienne est malheureusement gâchée par le male gaze du réalisateur. C’est aussi le cas dans Lady Vengeance dans lequel une femme met les victimes d’un sérial killer dans une position de juge-bourreau : s’iels veulent la justice, iels doivent l’appliquer eux-mêmes et assumer leur choix. À l’inverse, dans Decision to Leave (2022), la tentative de se libérer de la domination masculine et de la stigmatisation échoue et la mort est la seule alternative… C’est presque toujours la faillite de la société et des institutions (souvent judiciaires ou sociales) qui provoque un contre-coup de violence.
La question de la santé mentale et des outsiders est aussi prégnante à travers ses différentes productions. Dans Je suis un cyborg (2006), les pensionnaires d’un centre psychiatrique s’entraident dans un monde où la folie tient du fantastique nécessaire ; alors que dans son film hollywoodien Stoker (2013), c’est à une jeune femme de régler, par le sang, une situation que les psychiatres et sa propre famille ont été incapables de gérer. Le (très beau) personnage de la fille de Yoo Man-soo, qui semble placée sur le spectre autistique, est d’ailleurs un des rares points d'accroche empathique de son dernier film.
No Other Choice est là encore le couronnement d’une démarche : chaque meurtre fait évoluer Yoo Man-soo vers la réussite professionnelle au dépend de ses valeurs morales. Entre la première scène, filmée de manière paradisiaque, et la fin, qu’on ne divulgâchera pas, lui et sa famille ont gagné une situation et perdu cette même humanité qu’iels cherchaient à préserver. Le film est pour cette raison un des plus grinçants de l’œuvre de Park Chan-wook. Son titre lui convient parfaitement : si son personnage n’a pas « pas d’autres choix », c’est parce que le système lui dit qu’il n’avait pas d’autres choix que de le licencier et d’automatiser une industrie au nom du progrès technique. Mais Yoo Man-soo fait des choix, comme ses victimes qui lui ressemblent et dont les histoires personnelles illustrent justement qu’il est peut-être en train de se tuer symboliquement lui-même. La balance, entre la réaction irrépressible et la volonté d’agir ou non, penche d’un côté ou de l’autre en fonction des œuvres.

Fractures insolubles
Cette approche politique rend d’autant plus remarquables les excellents résultats régulièrement obtenus par les long-métrages du cinéaste au box office sud-coréen. Joint Security Area (2000), son troisième film mais son premier succès, a par exemple réuni presque six millions de spectateur·ices. Il est, là aussi, question d’une fracture, la plus béante de toute : cette zone tampon entre les deux Corée où des soldats se font face. Son scénario à rebondissements évoque très intelligemment les liens possibles et impossibles entre les hommes se trouvant des deux côtés de la frontière. Là encore, la bêtise de la hiérarchie, des règles et des rancunes accumulées conduit à la violence et à l’absence de justice.
La filmographie de Park Chan-wook sonne souvent comme un avertissement : les inégalités, le mépris, la faillite de l’État ne peuvent conduire qu’à des cercles vicieux qui s’auto-entretiennent ; et à une violence qui peut autant raviver le brasier que briser le cycle. Mais à quel coût ? Dans No Other Choice, on voit comment « le progrès » justifie la casse sociale, soignée à coup de développement personnel et d’autosuggestion. Mais on voit aussi que si le système est coupable, Yoo Man-soo l’est aussi. Dans ce cas précis, la violence permet au système de se réajuster, d’absorber ses contradictions. Et le cycle continue.
No Other Choice a très bien fonctionné en Corée du Sud, récoltant plus de trois millions de tickets en novembre. Il pourrait aussi toucher juste chez nous. Le sort de Yoo Man-soo est celui qui attend des millions de travailleur·euses en Europe si on en croit les prophètes de l’IA et de l’automatisation toujours plus poussées. Le déclassement de Yoo Man-soo est une expérience qui devient commune avec le désengagement de l’État social et la violence ne peut qu’en être une conséquence. Rarement Park Chan-wook a accouché d’une œuvre aussi actuelle. Il est peut-être encore temps de l’écouter et de faire pencher la balance dans le sens des choix collectifs.



