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Dossier "Hurlevent" : Le cinéma met-il la littérature entre guillemets ?

Porté par le duo Margot Robbie et Jacob Elordi, le prochain “Hurlevent” se profile déjà comme l’un des rendez-vous ultra-glamour de 2026. Pourtant, cette nouvelle adaptation pose question : pourquoi rejouer encore Les Hauts de Hurlevent ? Et surtout, comment ?


© Warner Bros Pictures
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Un ouvrage mainte fois adapté


Onze. C’est le nombre d’adaptations cinématographiques qu’a connu Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë. Et encore, ce chiffre exclut les deux séries télévisées produites par la BBC, ainsi que les biographies de l’autrice, qui s’amusent souvent à fictionnaliser son existence pour tresser des liens avec son œuvre - comme Les Soeurs Brontë (1979) d’André Téchiné ou le récent (et génial) Emily de Frances O’Connor (2022). Les transpositions “officielles” du roman quant à elles constituent un échantillon remarquablement hétérogène de style et d’esthétique. Parmi elles, on compte un film muet un peu oublié d’A.V. Bramble (1920), un classique de l'âge d’or hollywoodien signé William Wyler (1939), une version plus gothique et british par Robert Fuest (1970). Mais aussi, plus insolite, une transposition dans le Japon féodal par Yoshishige Yoshida (1959), où Heathcliff est rebaptisé Onimaru, et une déclinaison au Mexique par Luis Buñuel (1954). Toutefois, aussi nombreuses et protéiformes soient ces propositions, elles tombent presque toutes dans les mêmes écueils : l’amputation d’une grande portion de la matière narrative du roman, et surtout, le blanchiment de l’ethnie du personnage d’Heathcliff.


© Warner Bros Pictures
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Pour celleux qui ne seraient pas familier·ères avec le diamant noir d'Emily Brontë, Les Hauts raconte les destinées entrelacées de plusieurs personnages au domaine de Hurlevent, où siège une imposante demeure rurale située au fin fond du Yorshire, dans une lande froide et meurtrie par les tempêtes. Le roman se focalise sur la vie tourmentée d’Heathcliff, enfant bâtard à la peau métissée du vieux Earnshaw, premier propriétaire du domaine. Le jeune “bohémien” va expérimenter une passion ardente mais inconsommée avec sa sœur Cathy mais va surtout subir la haine de son frère Hindley, jaloux et intolérant. Alors que les années passent et que la violence s’intensifie, Heathcliff va bientôt fomenter un vaste plan de vengeance pour obtenir la mainmise sur la propriété et les terres avoisinantes.


Si l’ouvrage a beaucoup choqué en Angleterre lors de sa sortie en 1857, ce n’est pas seulement à cause de la cruauté de ses personnages, mais surtout parce que celle-ci avait été imaginée par une jeune fille. Outre sa structure sophistiquée en flashbacks et en récits enchâssés, la modernité de l’ouvrage tient pourtant beaucoup à la description de cette violence : la couleur de peau d’Heathcliff, son statut de “bâtard”, motive une grande partie du rejet dont il fait l’objet, à la fois par son frère Hindley, mais aussi par sa sœur Catherine, qui lui refusera toujours son amour. C’est sur ce rejet inaugural qu’Emily Brontë édifie son récit sur le cycle de la haine, qui se répète au fil des générations. Dès lors, on peut légitimement s’étonner que cette donnée essentielle soit si systématiquement absente des adaptations cinématographiques de l'œuvre. 


© Warner Bros Pictures
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Trahir Brontë, encore et encore


Souvent, il est clair que ce whitewashing va de pair motivé par la volonté de faire des Hauts de Hurlevent une romance de prestige, où les standards de beauté règnent en maître. Ainsi, dans la version de 1939, Heathcliff est interprété par l’excellent Laurence Olivier tandis que la version de 1992 réalisée par Peter Kosminsky, très académique, met en scène le jeune Ralph Fiennes dans la peau du personnage. Hélas, en changeant la couleur de peau de l’anti-héros, tout le propos sur l’ordre social, la violence systémique et la marginalisation disparaît. Le personnage est réduit à une énième icône passionnelle et tourmentée, proche de nombreuses figures de la dark-romance, ce sous-genre littéraire à connotation misogyne qui fétichise les passions destructrices et toxiques.


Mais le blanchissement d’Heathcliff n’est pas la seule déformation majeure causée par les adaptations : tout le contexte rural et hostile est souvent balayé en faveur d’une reconstitution plus académique de l’époque. La propriété pré-industrielle et rudimentaire décrite par Brontë cède le pas à des manoirs gothiques à la décoration fastueuse, plus proche de l’idéal du period drama. Enfin, on peut également regretter que le cinéma ne se soit jamais véritablement emparé de la deuxième partie du roman, où la haine d’Heathcliff se tarit inexorablement à mesure que les années passent, offrant au personnage un apaisement mystérieux qui tranche avec le désordre qui a précédé.


© Warner Bros Pictures
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Que faire de tout cela ? Après tout, adapter c’est trahir, et il est normal que dans son cheminement des feuilles de papier vers la lumière des projecteurs, une histoire se métamorphose quelque peu.  Néanmoins, lorsque les classiques portent déjà en leur sein une modernité si éclatante que Les Hauts de Hurlevent, on peut questionner certains choix d’adaptation. Il n’est jamais de bon ton de critiquer un film avant de l’avoir vu, mais toujours est-il que les nombreuses images entrevues du prochain Hurlevent d’Emerald Fennell laissent perplexe. La cinéaste se réclame d’une certaine identité pop, voire post-moderne, d’où des couleurs outrancières rose-bonbon, des décors flamboyants et une bande originale anachronique composée par l’artiste Charlie XCX.


Mais à rebours de ces fantaisies visuelles, au demeurant plutôt audacieuses, le long-métrage semble bien parti pour perpétuer les clichés associés aux adaptations d'Emily Brontë : Jacob Elordi est une énième itération blanchie du personnage d’Heathcliff tandis que le scénario adapte la même portion narrative que toutes les autres, en se focalisant encore et toujours sur la romance. Dans les interviews, la cinéaste avoue ne pas avoir voulu adapter l’ouvrage “pour ce qu’il était” mais s’emparer plutôt des souvenirs fantasmatiques datant de sa première lecture, alors qu’elle n’était âgée que de quatorze ans. Une démarche comme une autre, que l’on jugera évidemment dans son entièreté une fois en salles, mais qui, sur le papier, éloigne encore le roman de son essence. 


© Warner Bros Pictures
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Les Hauts de Hurlevent d’Andrea Arnold, la seule bonne adaptation ?


S’il y a bien un film à voir tiré du chef-d'œuvre de Brontë, c’est bien celui-ci. D’abord, parce qu’il s’agit de la seule adaptation cinématographique à respecter la couleur de peau d’Heathcliff et d’en récupérer toute la charge symbolique. Mais aussi et surtout, car Andrea Arnold a un traitement immensément cinématographique du roman, qui prend le contre-pied de toutes les autres tentatives. L’intrigue a été émaciée jusqu’à l’os, tout comme les décors, réduits à quelques pauvres bicoques juchées sur une lande dépouillée et indifférente. La cinéaste écossaise se refuse à figurer la littérarité de Brontë, mais transcrit le tumulte de son écriture par le biais de sa mise en scène. Avec une caméra brute, instable, si proche des personnages qu’elle frôle l’abstraction, Arnold capte comme peu l’ont fait le bouillonnement intérieur et la solitude insoluble des personnages. Le film s’impose comme une expérience effervescente, où l’amour dévorant de Catherine et Heathcliff se limite à quelques caresses enfantines, à peine érotiques, égarées dans le flot chaotique de la mémoire sensitive. 


Les Hauts de Hurlevent, Andrea Arnold
Les Hauts de Hurlevent, Andrea Arnold

Au cinéma, tout se déforme


C’est le pouvoir dévastateur du cinématographe : en tant que média populaire par excellence, il vitrifie des images dans l’imaginaire avec une facilité déconcertante, quitte à ce que celles-ci supplantent le récit originel. On pourrait évoquer les contes d’Andersen et des Frères Grimm, que Disney a largement adouci dans ses célèbres adaptations à destination du jeune public. Il y a aussi le cas de Frankenstein, dont la première itération par James Whale et Boris Karloff imposa au sein de la pop-culture une représentation de la Créature à des années lumières de celle du roman de Mary Shelley.


Enfin, difficile de ne pas évoquer le cas complexe de Lolita de Nabokov, adapté par Stanley Kubrick en 1962 et par Adrian Lyne en 1997. Dans les deux cas, les réalisateurs ont largement sexualisé le personnage éponyme. Au cinéma, et surtout chez Lyne, Lolita devient une sorte d’équivalent adolescent du cliché de la femme fatale, lui-même déjà misogyne. Un choix renforcé par l’âge plus avancé des actrices incarnant Lolita : Sue Lyon avait 16 ans et Dominique Swain 17, là où la version littéraire n’a que 12 ans. Une succession de choix qui ont amené le personnage à progressivement quitter son statut de “victime de viol”, et qui aura même pour conséquence à l’apparition d’un nom commun désignant ce type de jeune fille jugée aguicheuse : une lolita. Nul doute qu’une telle déformation n’était pas dans les plans de Nabokov. Tout comme Emily Brontë était loin de s’imaginer pas que ses personnages torturés et marginaux laisseraient un héritage si policé et glamour. 



Trois autres adaptations de classiques littéraires à voir :


Les Filles du Docteur March - Greta Gerwig


Si le roman autobiographique de Louisa May Alcott porte déjà en lui une évidente modernité, Greta Gerwig lui adjoint une authentique fougue cinématographique, avec une image texturée en pellicule mais surtout, une narration enchevêtrée qui balaie la structure chronologique du roman pour privilégier les échos entre les époques et l’émotion.


Les Filles du Docteur March
Les Filles du Docteur March

Anna Karénine - Joe Wright

 

Peut-on adapter 1500 pages en 2H10 ? La réponse est évidemment non, mais visiblement conscient de cette limite, Joe Wright opère des changements narratifs et formels drastiques : son Anna Karénine se déroule uniquement dans un seul lieu théâtral où les époques et les décors se succèdent avec virtuosité.


Anna Karénine
Anna Karénine

Frankenstein - Kenneth Branagh


Avant la version toute récente de Guillermo Del Toro, un autre réalisateur a tenté de revenir à l’essence tragique et romantique du livre de Shelley. Si le résultat souffre du goût démesuré de Branagh pour le pompeux, le long-métrage gagne des points grâce à l’interprétation meurtrie et sensible de Robert De Niro dans le rôle du monstre.


Frankenstein
Frankenstein

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