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A Useful Ghost : Critique et rencontre avec le cinéaste à l'origine d'une fable aussi comique que politique

Pourquoi un fantôme revient-il d’entre les morts ? Voilà des siècles que cette interrogation matricielle passionne les littératures et les folklores du monde entier. Fable burlesque, queer et politique, A Useful Ghost propose une réponse réjouissante.



Dans A Useful Ghost, les spectres ne sont pas des créatures éthérées et translucides comme ils en pullulent sur nos écrans : pour entrer en contact avec les vivants, ils animent des objets incongrus du quotidien. Un ouvrier mort sur son lieu de travail hante ainsi ses anciens collègues en prenant possession des machines et appareils ménagers de l’usine. Nat, une jeune femme victime de la pollution à la poussière, apparaît face à son mari March sous la forme d’un aspirateur.


Loin d’effrayer les vivants, ces apparitions d’outre-tombe sont accueillies avec une nonchalance savoureuse : les patrons de l’usine considèrent que les fantômes perturbent l’efficacité du travail à la chaîne, tandis que la famille de March estime que le jeune homme ne devrait pas “se taper un aspirateur”. Une scène très drôle nous dévoile notamment le spectre-aspirateur contraint de patienter toute une nuit dans le hall d’un hôpital, n’étant pas autorisé à rendre visite à son mari en dehors des heures d’ouverture. Dans A Useful Ghost, nul ne se soustrait à l’administration et au système...


A Useful Ghost.
A Useful Ghost © Vedette Films

Si la légèreté domine la première heure, l’intrigue va progressivement gagner en sous-texte politique. Violemment rejetée pour sa condition de fantôme, Nat va tenter de s’attirer les bonnes grâces de sa belle-famille en chassant les revenants qui perturbent leur usine. C’est à cet instant que le curieux titre du long-métrage prend son sens : pour accéder à la reconnaissance, le spectre doit se révéler utile à la société, quand bien même il doit se retourner contre les siens, dans une sorte d’horrible transfuge de classe post-mortem.


Ce n’est évidemment pas un hasard si tous les fantômes du film sont des personnes queer ou d’anciens activistes politiques (et parfois les deux en même temps), soit des marginaux à l’échelle de la communauté.


Witsarut Himmarat et Davika Hoorne dans A Useful Ghost.
A Useful Ghost © Vedette Films

Le film s'inspire de la célèbre légende de Mae Nak, "le fantôme le plus populaire de Thaïlande" selon Ratchapoom Boonbunchachoke. Comme il le raconte, "c’est l’histoire d’une jeune femme qui attend que son mari revienne de la guerre, mais qui meurt en donnant naissance à leur fils. Lorsque l’homme retourne à la maison, il ne se rend pas compte que sa femme est désormais un fantôme. Ils forment un beau couple, mais les voisins jugent mal cette union vivant-fantôme, et finissent par exiler Mae Nak de la communauté... En relisant ce conte, je me suis dis : mais ce sont les luttes des personnes queer ! Deux individus qui veulent simplement vivre ensemble, mais la société n’est pas d’accord. La Thaïlande a réputation d’être un pays ouvert mais dans les faits, il y a toujours plus de pression pour les personnes queer. On leur dit “Tu peux être en gay, lesbienne, tant que tu es une bonne personne, que tu productif. ” Mais ce n’est pas ce qu’on dit aux hétéros !"


Davika Hoorne dans A Useful Ghost.
A Useful Ghost © Vedette Films

La mémoire s'impose comme l’un des motifs-clés du film. Selon le cinéaste, "les Thaïlandais oublient facilement. Si une personne fait quelque chose de mal, il lui suffit de faire profil bas un petit temps, puis les gens oublient. En 2010, il y a eu énormément de répressions violentes sur les manifestants. Des gens ont été tués par des policiers au milieu de la rue. Mais le plus ignoble pour moi, c’est qu’à la fin, le gouvernement de Bangkok a ordonné aux gens de les aider à nettoyer la ville au plus vite. Je pense qu’il y a quelque chose d’atroce là-dedans : tuer des gens est déjà horrible, mais cette manière d’effacer tout le mal qui a été fait le plus rapidement possible… Pour moi, c’est un niveau d’atrocité encore supérieur. On ne peut pas effacer des choses terribles aussi facilement."


Sous couvert de fantastique burlesque, A Useful Ghost décrit cette Thaïlande capitaliste qui se précipite, quitte à oublier les individus qu’elle broie dans son sillage. Les fantômes s’apparentent alors à un retour du refoulé aussi nécessaire que jubilatoire.


Avec  Davika Hoorne, Witsarut Himmarat, Apasiri Nitibhon. Thaïlande, 130 minutes.




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