BIFFF : Feels Like Home, aimer sa propre prison
- Quentin Moyon

- il y a 7 heures
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Imaginez un matin : vous vous réveillez dans les bottes de quelqu’un d’autre. Dans les bottes de Szilvi... alors que vous n’êtes pas Szilvi. Vous ne connaissez rien de sa vie, vous ne remettez pas ce frère — incarné par un Áron Molnár d’une bonhomie rance — qui s’impose à vous. Que feriez-vous ?
C’est sur ce vertige de l’usurpation forcée que s'ouvre Feels Like Home présenté au BIFFF 2026, après être passé par Offscreen. Gábor Holtai y orchestre une réflexion sur le consentement, sur l’identité et sur la famille prolongeant par là-même une question amorcée dans son court-métrage Second Round. Alors que la maison, comme le rappelle le titre du film, est d’ordinaire plutôt vue comme une safe place, le logement devient ici une prison dorée et la sélection une adoption forcée. Le lien entre les deux œuvres semble d’ailleurs organique : Gábor Holtai construit un cinéma de la compliance où l'individu, pour obtenir un simulacre de sécurité, va jusqu’à accepter de dissoudre sa propre identité.

Cette architecture de la soumission est sculptée par la triple casquette de Holtai : réalisateur, mais aussi ingénieur du son et compositeur. Cette polyphonie technique n'est pas une coquetterie de générique, elle est le moteur même de l'étouffement. Le son ne sert pas uniquement à souligner l'action, il la séquestre. Les craquements de plancher, le souffle des respirations contraintes et les cris de désespoir qui traversent les murs poreux de la maison, rendent palpable la menace. La mise en scène, appuyée par la photographie de Dániel Szőke et ses cadres d’une précision d’architecte, achève de transformer la demeure bourgeoise en une mâchoire qui se referme millimètre par millimètre sur Rita / Szilvi (Rozi Lovas, en femme forte et maligne).

Ceci étant dit, le véritable vertige du film réside dans la possibilité, presque obscène, pour les prisonniers de facilement s’échapper : il suffirait de se débarrasser du vieux patriarche dont la décrépitude physique n'offre aucun obstacle réel. Pourtant, personne ne quitte le navire. Car les victimes des ces enlèvements sont des êtres abîmés par la vie qui, enfin, ont trouvé une famille, si problématique et toxique soit-elle. Difficile de ne pas voir dans ce huis clos une parabole féroce de la Hongrie contemporaine. Vivre sous l'ère Orbán, n'est-ce pas précisément cela ? Accepter de chausser les bottes d'une identité nationale pré-formatée et de se fondre dans une « famille » aux valeurs archaïques par pur confort sécuritaire ? Avec Feels Like Home, Holtai signe un manifeste poisseux où la tragédie n'est pas d'être enfermé, mais de finir par aimer ses propres barreaux… parce qu’à bien y réfléchir, on a rien de mieux à se mettre sous la dent.
Avec Rozi Lovas, Áron Molnár, Dorka Gryllus. 124 minutes. Hongrie.



