Aimer l'autre monde : La romantasy avant Wicker
Ce mercredi 21 octobre, Wicker et sa romance entre une pêcheuse (Olivia Colman) et un homme d’osier (Alexander Skarsgård) ont débarqué dans les salles belges Mais le cinéma aime depuis longtemps les êtres d’un autre monde : monstres, fantômes, anges ou vampires peuplent la romantasy, ce genre qui mêle fantasy et comédie romantique. Retour sur six films qui ont précédé Wicker dans ce savant mélange
La Belle et la Bête (Jean Cocteau, 1946) le point de départ
On connait tous la chanson: pour sauver son père, Belle se rend chez la Bête, qui la couvre de luxe et de prévenance. D'abord apeurée, elle passe peu à peu de la pitié à quelque chose qui ressemble de plus en plus à de l’amour.
À la sortie de la guerre, alors que le néoréalisme domine, Jean Cocteau prend le contre-pied et choisit la féerie. Détournant le conte de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont, écrit pour apprendre aux enfants à se méfier des apparences, il y glisse sa mythologie personnelle. À Jean Marais, l'homme qu'il aime, il confie un triple rôle : celui de la Bête, du Prince et d'Avenant. Le monde de Belle, lumineux, s'inspire de Vermeer, celui de la Bête, sombre, des gravures de Gustave Doré. Sous le génie de la photographie Henri Alekan, le film pose les bases du genre : l'amour permet d’apprivoiser le monstre, et le merveilleux n'a pas besoin d'explication.

L'Aventure de Madame Muir (Joseph L. Mankiewicz, 1947) La pudeur des fantômes .
Cette histoire de fantôme est l'une des plus belles de toute l'histoire du cinéma. Après un an de veuvage, Lucy Muir s'installe avec sa fille dans une maison au bord d'une falaise. Elle est hantée par le capitaine Gregg, un fantôme tendre et grognon dont elle tombe amoureuse. Ensemble, ils écrivent le roman de sa vie.
Ici, le fantôme n'est pas une apparition éthérée : il rugit, il toise, il est profondément charnel. Les baisers sont impossibles, mais le film ne joue jamais la frustration et célèbre plutôt un mariage poétique entre le réel et l'irréel. Porté par la partition de Bernard Herrmann et par l’incroyable actrice Gene Tierney, L’Aventure de Madame Muir raconte la supériorité mélancolique du rêve sur la réalité. Ce film est un triomphe sur la mort et sur l'ordre des choses. La dernière scène, où Lucy rejoint enfin son capitaine, ne peut laisser personne indifférent.

Les Ailes du désir (Wim Wenders, 1987), hymne à l'humain et à la condition humaine
Dans un Berlin encore divisé, des anges invisibles écoutent les pensées des humains sans pouvoir les consoler. L’un d’eux renonce au Ciel par amour pour une trapéziste.
Dans ce conte allégorique, Wim Wenders filme en noir et blanc le monde vu par les anges. La couleur surgit au début de la seconde partie, sur un rythme rock, quand le désir humanise l’ange.Couronné du prix de la mise en scène à Cannes, le film est un hymne à la vie, à l’amour, à l’enfance et à la condition humaine. Solveig Dommartin, qui joue la trapéziste, était alors la compagne du réalisateur, et sa caméra la filme avec tendresse. La scène finale entre elle et Bruno Ganz, dont les sourires restent longtemps en tête, est bouleversante.

Edward aux mains d'argent (Tim Burton, 1990), adoré, envié, rejeté
Dans une banlieue pastel, une vendeuse de cosmétiques recueille Edward, une créature artificielle aux ciseaux à la place des mains. Il tombe amoureux de sa fille, Kim. Qui est le monstre : la créature, ou la société qui l'adopte avant de la rejeter ? Les voisines, d'abord séduites par l'étrange nouveau venu, finissent par l'envier et se retourner contre lui. Une mécanique de jalousie que Wicker reprendra à son compte. C'est tout Burton, de la mélancolie des décors à une fin qui laisse un goût doux-amer.

Only Lovers Left Alive (Jim Jarmusch, 2013), Adam et Eve, premiers hommes et derniers vampires
Adam et Eve, premiers hommes et derniers vampires, sont sur le point d'accepter la mort. Adam, musicien dépressif à Detroit, et Eve, plus lumineuse, installée à Tanger, sont deux vampires mariés depuis des siècles. Ils se retrouvent alors que la fatigue du monde les gagne. Dans la filmographie de Jarmusch, c'est paradoxalement le film le plus vivant. Ce n'est plus du cinéma d'horreur mais l'histoire d'un couple qui a appris à s'aimer, à se remarier trois fois et à survivre. L'amour et la création les sauvent du suicide généralisé de l’époque.

La Forme de l'eau (Guillermo del Toro, 2017), aimer sans un mot
Elisa, femme de ménage muette dans un laboratoire de la guerre froide, noue une relation amoureuse avec une créature amphibie en captivité. Avec ses amis Giles et Zelda, elle prépare son évasion.
Del Toro excelle à glisser en quelques plans les tares de l’Amérique de l’époque : son racisme, son homophobie, ses rôles de genre figés. Comme dans tout conte, les personnages n’intellectualisent pas leur relation, sous peine de perdre la magie du merveilleux. Le langage d’Elisa, muette, passe par des mots simples et symboliques : l’œuf, la musique. Le cinéma y sert de refuge face à une réalité trop dure. Amour inconditionnel, rébellion contre l’oppression, quête de liberté : le tout baigne dans une atmosphère poétique et onirique, typique de del Toro. Le film verse parfois dans un romantisme appuyé, mais reste un conte généreux, auréolé du Lion d’or à la Mostra de Venise et de quatre Oscars, dont celui du meilleur film.

Wicker
Wicker n'a rien inventé, et c'est tant mieux, de Cocteau à del Toro, le même fil court : un être d'un autre monde, bête, ange, fantôme ou mari d'osier, aime ou est aimé, et la société se charge de lui faire payer. Wicker s’inscrit dans cette lignée, avec le bagou d’Olivia Colman et la silhouette de paille d’Alexander Skarsgård. Sous ses airs de fable torride et un peu convenue, le film regarde aussi en face une société où le mariage reste une norme à protéger, preuve que le fantastique sert encore à parler du réel.




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