Berlinale : A Family, un divorce à hauteur d'enfants
- Léa Dornier
- il y a 2 jours
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Avec A Family, présenté en section Génération de la Berlinale, Mees Peijnenburg place sa caméra à hauteur d’enfants pour interroger le divorce et, plus encore, la place qu’on tient dans le regard de l’autre.

Installé sur la banquette en velours du Gibson bar, Mees Peijnenburg serre une tasse de thé fumant entre ses mains. Il est encore très ému par le chaleureux accueil qu’a reçu A family lors de sa première à la Berlinale. D’autant plus que sa propre famille était présente dans la salle. Et, oui, ses parents sont divorcés. “Le film vient d’un endroit très personnel", confie-t-il. Pendant longtemps, il a voulu raconter "une famille qui se fissure", explorer ce moment où le sol se dérobe. Mais il insiste : il ne s’agit pas d’une reconstitution autobiographique. Le scénario, coécrit avec Bastiaan Kloegen et développé avec la productrice Iris Otter, s’est progressivement détaché de l’intime pour devenir "un film pour beaucoup d’entre nous". Car au cœur de toute séparation, dit-il, nous cherchons la même chose : “une sécurité émotionnelle”.
À l’écran, Eli, 14 ans, et Nina, 16 ans, assistent impuissants à l’effondrement du mariage de leurs parents. Dans la bataille pour la garde, ils doivent formuler leurs désirs face à un juge. Elle veut partir, fuir au plus vite. Lui rêve d’un impossible retour en arrière. Le film épouse ces deux élans contraires en deux chapitres miroir : les mêmes trois semaines, vécues d’abord par l’un, puis par l’autre.

La structure en diptyque s’est imposée naturellement. Le cinéaste est fasciné par les perspectives multiples sur un même événement : "Si vous déplacez légèrement la lentille, l’invisible surgit. Deux personnes peuvent vivre la même scène et en repartir avec des sentiments radicalement différents, chargés de leurs histoires respectives.” En rejouant les mêmes semaines à travers les yeux de Nina puis d’Eli, le film matérialise cette vérité troublante. Nous croyons savoir ce que vit l’autre, mais nous projetons surtout notre propre récit. “D’où l’importance de regarder vraiment et de faire preuve de bonté.” Les deux adolescents pensent que l’autre le trahit, qu’il choisit un camp. Ils découvrent peu à peu qu’ils portent le même poids silencieux. Sous leurs décisions opposées se cache un désir commun. Être aimés. Reconnus. Protégés.
Ce qui frappe, c’est leur solitude. Nina n’est pas l’archétype de l’adolescente explosive. Le réalisateur voulait lui donner une profondeur différente. “Toute la colère est là, mais sous-jacente, comme un volcan qui bout sous la surface. On devine qu’un jour, elle explosera.” La danse devient son exutoire, sur la chanson Happiness d’Alexis Jordan, qui contraste cruellement avec sa réalité. Eli, lui, est comparé à "une balle de ping-pong dans un match qui le dépasse”. Sa solitude tient à l’invisibilité. La mise en scène épouse ce sentiment : les autres personnages sont souvent hors champ. Nous le voyons, mais eux ne le voient pas. Il n’est pas entendu, pas reconnu. Là encore, la question n’est pas seulement celle du divorce, mais de la place que l’on occupe dans le regard de l’autre.

Sur le plateau, le travail avec les acteurs repose sur la confiance. "Toute émotion est valide. Le tournage fut un espace où l’on pouvait essayer, échouer, ressentir sans jugement." Il évoque l’intelligence émotionnelle rare de ses jeunes interprètes, décrits comme des “présences lumineuses”.
Le face-à-face avec le juge, figure d’autorité, transforme l’intime en témoignage. Mees Peijnenburg refuse toute charge contre l’institution. “Aux Pays-Bas, les enfants sont écoutés. Le système se montre factuel, soucieux de leur intérêt.” Et si la maison était plutôt le vrai tribunal ? Sur le chemin du retour, les parents les assènent de questions pour savoir ce qu’ils ont dit, qui ils ont choisi. “Les enfants deviennent adultes, contraints de prendre des décisions mûres pendant que les parents, parfois, se comportent comme des enfants.” Cette inversion des rôles traverse tout le film. Certains grandissent plus vite que prévu. Eli et Nina, en tout cas, y sont forcés. Les parents ne veulent pas blesser leurs enfants ; les enfants ne veulent pas blesser leurs parents. Pourtant, la douleur circule. Mais le réalisateur se garde de généraliser. “Les chemins sont multiples. J’espère que chacun se reconnaîtra dans le film, et qu’il permettra une forme de réconciliation. Surtout : chérissez ceux que vous aimez. Appelez votre frère, votre sœur, vos parents ou votre famille choisie. J’aimerais que le film ait cet effet-là.”
A Family prolonge une obsession déjà à l’œuvre dans la filmographie de Mees Peijnenburg :
des personnages en quête d’amour, de connexion, et, encore et toujours, de sécurité émotionnelle. Peut-être que le cinéma, ici, agit comme une tentative de réparation : non pas pour recoller les morceaux, mais pour apprendre à mieux regarder l’autre.



