Berlinale : Dans The Moment, Charli XCX se confronte à son image avec humour et émotion
- Anaïs Bordages
- il y a 4 heures
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Dans ce mockumentaire dont elle est co-scénariste, la chanteuse mondialement connue incarne une version fictive d’elle-même, aux prises avec un succès démesuré. L’occasion de souligner les excès de son industrie, mais aussi ses propres insécurités.

“Vous faites un truc à la Joaquin Phoenix ?” demande l’actrice Rachel Sennott, qui se joue elle-même, dans le mockumentaire The Moment. La référence au faux documentaire de Casey Affleck I’m Still Here, dans lequel Joaquin Phoenix annonçait quitter sa carrière au cinéma pour devenir rappeur, n’est évidemment pas anodine. Dans The Moment, Charli xcx incarne une version fictive d’elle-même, submergée par une machine promotionnelle toujours plus délirante un an après le succès planétaire de son album brat. Et dans ce film hybride, qui emprunte aux codes du cringe et de la satire, il est souvent difficile de distinguer le vrai du faux.
Le film, pensé et co-écrit par Charli xcx et présenté à la Berlinale dans la section Panorama, est le premier long métrage d’Aidan Zamiri, collaborateur de longue date ayant déjà signé plusieurs de ses clips. Bourré de répliques mordantes, The Moment tourne en dérision l’industrie musicale moderne, notamment la surenchère d’effets désormais incontournables dans les concerts, des décors aux costumes en passant par les visuels. Le film satirise aussi les documentaires musicaux aseptisés qui pullulent sur les plateformes, outils à part entière dans le plan de com’ d’un artiste ou d’une tournée – ces dernières années, Beyoncé, Taylor Swift, Billie Eilish et bien d’autres se sont ainsi prêtées à l’exercice.
Dans The Moment, Charli et sa régisseuse Celeste (Hailey Benton Gates) tentent de mettre sur pied la tournée “brat”, censée refléter l’esthétique trash, sombre et minimaliste de l’album. Mais voilà qu’Atlantic Records leur impose le tournage d’un documentaire Amazon, chapeauté par un réalisateur envahissant et très conservateur. Ce Johannes, incarné par l’immense (artistiquement et littéralement) Alexander Skarsgard, n’est vraiment pas “brat”. Parmi ses suggestions pour le live : des bracelets qui s’illuminent, des numéros dans les airs, des confettis ou encore un briquet géant sur scène. Face à la pression croissante, la chanteuse va alors hésiter à lisser son image pour plaire au plus grand nombre.

Comme l’a précisé Charli xcx lors de la conférence de presse à Berlin, les événements représentés dans The Moment n’ont pas eu lieu, “mais dans d’autres circonstances, ils auraient pu”. Le succès fulgurant de brat a constitué une “transition professionnelle extrême” pour la chanteuse, et c’est ce chamboulement qui lui a inspiré l’idée du film. “Pendant des années j’étais à la marge, et après brat j’ai été exposée à un public beaucoup plus large. J’en suis très reconnaissante, mais j’ai aussi eu le sentiment d’une perte de contrôle. Mon travail a commencé à être impacté par les opinions des autres, et je n’avais jamais vécu ça à une telle échelle. Cela m’a fait réfléchir à la manière dont on communique l’art aux autres, et ce qu’un créateur ressent lorsque l’art ne lui appartient plus et que le public s’en empare”.
Derrière son aspect comique et son pedigree indé ultracool (à la photo, on trouve le cinéaste Sean Price Williams, collaborateur régulier des frères Safdie et réalisateur de The Sweet East), The Moment fait le portrait étonnamment touchant d’une jeune star pleine d’insécurités. Le film illustre les thèmes déjà soulevés par son album, notamment lors d’une scène charnière avec Kylie Jenner. Face à une version plus lisse, plus souriante et plus célèbre d’elle-même, la chanteuse perd les pédales, rappelant la comparaison douloureuse de Sympathy is a knife (“même si j’essayais, je ne pourrais jamais être comme elle”). La star des Kardashian lui dit être très occupée par son rôle de mère, tandis qu’Arielle Dombasle, géniale en masseuse douteuse, affirme à Charli qu’à son âge, elle devrait “commencer à préserver son corps”. Un moment cruel qui fait écho au morceau i think about it all the time, titre dans lequel la chanteuse s’interroge sur la pression de l’horloge biologique. “Faire ce film a été très cathartique, j’ai pu y exprimer beaucoup de frustrations de ma vraie vie à travers ces scénarios très exagérés”, a-t-elle expliqué à Berlin.
Dans une conclusion à fleur de peau, l’artiste révèle ainsi que derrière la “365 party girl” de ses chansons, se cache surtout une jeune femme en quête de validation, qui fait la fête par peur de rentrer chez elle. L’idée la plus subversive du film reste peut-être sa fin (Attention, Spoilers à venir) : au lieu de triompher en restant fidèle à sa vision, Charli xcx cède à ses angoisses et se transforme en pop star générique. En empruntant cette voie parallèle dans la fiction, la chanteuse enterre une bonne fois pour toutes sa “brat era”. Dans la vraie vie, on ne se fait cependant aucun souci pour elle : au-delà de ses appétences évidentes pour le cinéma, elle vient également de signer la BO du film Hurlevent, peut-être un des seuls aspects du film d’Emerald Fennell qui fait l’unanimité.
