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Dossier : Le stand-up au cinéma

Après la scène country et pop de A Star is Born et les salles de concert de Maestro, Bradley Cooper s’aventure dans l’univers du stand-up pour Is This Thing On ?, sa troisième réalisation. En salles ce 18 février, le film cristallise une étonnante tendance : lorsque le septième art met en scène le stand-up, les larmes prennent souvent le dessus sur le rire.


Is This Thing On?
Is This Thing On?

Le stand-up, réduit à son essence la plus pure, a une mission, simple et précise : nous faire rire. Sur une scène devant des milliers de personnes comme dans un sous-sol miteux à l’acoustique douteuse, le comédien·ne qui se saisit du micro a la lourde tâche de créer l’hilarité, par sa parole et sa présence. De ce concept assez simple est né une des formes de spectacle les plus populaires qui soient : des plateaux ouverts aux stades pleins à craquer, des captations YouTube aux “Netflix Specials”, le stand-up occupe une place de choix dans le monde de l’humour. 


Face à cette forme d’art, le cinéma n'est pas resté indifférent. Nombreux sont les humoristes,  particulièrement aux États-Unis, à avoir troqué leur carrière de stand-up pour devenir comédien·nes au cinéma : Eddie Murphy, Robin Williams, Will Ferrell ou encore Whoopi Goldberg


La représentation du stand-up au cinéma, elle en revanche, a une histoire plus contrastée. Par la rencontre de ces deux formes d’art, on observe d’étonnants jeux de miroirs. 


Lenny (1973)
Lenny (1973)

Les déboires du stand-up


S’il fallait commencer par un film, ce serait celui-là : Lenny de Bob Fosse, étonnant biopic sorti en 1973, mettant en scène Dustin Hoffman dans le rôle de Lenny Bruce, comédien de stand-up dont les gags parfois outranciers lui ont valu d’être jugé et condamné pour obscénités. Filmé en noir et blanc, dans un style naturaliste, le film laisse une place importante aux performances  : Hoffman y est intense et hilarant, jouant à merveille le charisme transgressif du comédien. Mais en parallèle de ces routines de stand-up, le film nous fait traverser ses déboires avec la justice, ses problèmes de drogue, ses relations toxiques avec les femmes. Jusqu’à ce que les deux finissent par s’effondrer l’un sur l’autre : l’homme perd pied, l’artiste prend le pli. Ses monologues contre l’establishment deviennent des lectures des jugements à son encontre, commentée par ses soins. Tentant d’opérer au tribunal comme sur les planches, il se voit rappeler à l’ordre, condamné à être témoin plutôt qu’acteur, lui rappelant cruellement que la vie n’est pas la scène. 


Si les films autour du stand-up ne sont pas tous aussi cinglants, la plupart semblent opérer dans un registre similaire, renvoyant une image plus amère que douce de ce milieu. En témoigne Funny People de Judd Apatow (2008), qui malgré son titre et son casting de gens drôles (Seth Rogen, Adam Sandler, Leslie Mann, Jonah Hill) est bien plus maussade qu’hilarant.


Funny People (2008)
Funny People (2008)

S’il fallait trouver une cause à cette tendance, ce serait dans la nature même du stand-up, pratique qui demande une bonne dose de courage, et qui s’accompagne de beaucoup d’humiliations. D’autant plus que bien souvent, celles et ceux qui la pratiquent se retrouvent à se moquer d’eux-mêmes pour faire rire. Les déboires deviennent des anecdotes truculentes et les défauts deviennent des répliques cinglantes lancées contre soi-même.  


C’est notamment l’approche de Mike Birbiglia qui avec son premier long-métrage, Sleepwalk with me (2012), met en scène sa vie de comédien somnanbule, transformant la matière de son seul-en-scène en un film semi-fictionnel. Son réveil sur la pelouse d’un hôtel, après avoir sauté du deuxième étage en plein sommeil, devient une amusante histoire, mais il est évident qu’elle relève un caractère presque tragique pour le comédien. 


En mettant en scène ces personnes qui pratiquent chaque soir l’auto-dérision, le cinéma se retrouve bien obligé de mettre en scène les tranches de vie qui les inspirent. Aux scènes souvent drôles de stand-up succèdent ainsi celles d’une existence qui l’est a priori beaucoup moins. 


Joker (2019)
Joker (2019)

Le mâle créé le malaise


À ces représentations réalistes ou semi-réalistes du stand-up s’ajoutent celles complètement fictives de films comme le Joker de Todd Phillips (2019). Joaquin Phoenix y incarne Arthur Fleck, marginal dont la vie est…absolument misérable. Son ambition de faire du stand-up est, on le sait, vouée à l’échec, ce que confirme sa montée sur scène, où paniqué, il se laisse emporté par un rire nerveux profondément gênant. S’il quitte la scène persuadé d’avoir triomphé, la diffusion des images de son humiliation devient une cause supplémentaire à son malheur, culminant en sa transformation dans le personnage du Joker.  Devenu une figure populaire, chaotique et extrêmement dangereuse, il se rebelle par le sang, refusant dans son déguisement clownesque d’être le dindon de la farce : hors de question d’être moqué. 


La marginalité, la quête de la célébrité, le spectacle du désespoir : tous ces éléments sont aussi présents dans La valse des pantins de Martin Scorsese, référence assumée du Joker. Dans ce film de 1983, Robert De Niro incarne Rupert Pupkin, humoriste raté, qui devient obsédé par un présentateur, jusqu’à le kidnapper pour obtenir son propre quart d’heure de gloire. Le succès qu’il rencontre par ce coup d’éclat est ambigu, entre fantasme et réalité : son stand-up est incontestablement mauvais, mais le film, cyniquement, s’interroge sur la nécessité d’être réellement talentueux dans le monde du showbiz. Pour atteindre le statut qu’il désire tant, être drôle est moins important que de se saisir de l’attention des gens.


Dans la comédie musicale Annette de Leos Carax (2021), la question de l’humour dans le stand-up se pose aussi. Le personnage d’Adam Driver y pratique une forme de stand-up ultra agressive : il fait rire son audience avec un discours qui paraît pourtant sincère et premier degré, où il multiplie les provocations, les remarques misanthropes et les fantasmes de violence, jusqu'à devenir franchement inquiétant au fur et à mesure que le film progresse. C’est une version exagérée et volontairement irréaliste d’un phénomène bien réel : le stand-up comme expression d’une rage, souvent masculine. Muni d’un micro, les stand-upers prennent la parole pour exposer leurs griefs. Et lorsqu’ils ne se prennent pas eux-mêmes pour cible, c’est souvent les minorités qui font les frais de leur humour. 


La Valse des Pantins (1983)
La Valse des Pantins (1983)

Seules en scène


Ce n’est pas un accident si tous les exemples cités jusqu’à présent concernent des hommes. Dans le monde très masculin du stand-up, les femmes doivent souvent jouer des coudes pour se faire une place.  C’est ce que nous racontent en filigrane des films comme Obvious Child de Gillian Robespierre ou C'est tout pour moi de la comédienne belgo-algérienne Nawell Madani. Ils constituent des contre-exemples assez fascinants : tout en comportant des événements dramatiques, ces longs-métrages sont davantage portés vers quelque chose de positif. Il y a chez leur protagoniste une certaine joie du stand-up, un plaisir de pouvoir transformer leurs expériences en quelque chose de rassembleur. Leur parole se libère sur scène, moins pour écraser les autres, que pour s’assumer en tant que telle. 

Cette dynamique s’épanouit encore davantage dans les séries, comme Drôle. Créée par Fanny Herrero (Dix pour cent), cette production française n’a connu qu’une saison sur Netflix, mais est parvenu en six épisodes à célébrer le stand-up dans ce qu’il peut avoir de terrifiant mais aussi de follement stimulant. Attachant et volontiers féministe, son récit trouve un équilibre précieux entre galères et victoires.  


Impossible de ne pas citer à cet égard La Fabuleuse Madame Maisel (2017-2023), dont la showrunneuse Amy Sherman-Palladino (Gilmore Girls) a chapeauté les 5 saisons. Rachel Brosnahan y incarne une femme au foyer dans le New York des années 50, qui se découvre un talent pour le stand-up : quittée par son goujat de mari, elle s’empare du micro, et voit sa vie transformée par cet acte radical. Chaleureuse et empouvoirante, la série est peuplée de personnages truculents et (pour la plupart) fictifs. Parmi eux, une personne bien réelle : Lenny Bruce, qui apparaît sous un autre jour que dans le film de Bob Fosse. 


Il serait néanmoins exagéré d’affirmer que la représentation du stand-up, dans les séries ou les films, est automatiquement tourné vers quelque chose de plus joyeux dès lorsqu’elle est au féminin. En atteste la série Hacks (en cours depuis 2021) et son duo vénéneux. Comédie noire, elle met en scène une jeune autrice de comédie (Hannah Einbinder) et une humoriste légendaire (Jean Smart), dont les aventures nous laissent rarement avec une impression positive du milieu de show-biz. Acerbe, la série n’en est pas moins savoureuse et drôle, démontrant que les misères du monde du stand-up peuvent également prêter à rire. 


La Fabuleuse Madame Maisel (2017-2023)
La Fabuleuse Madame Maisel (2017-2023)

Le stand-up en 3 drôles de films :


Les Barons de Nabil Ben Yadir (2008)

Traînant dans les rues de Molenbeek avec ses potes, le protagoniste des Barons s’interroge sur la voie qui l’attend : comédien de stand-up ou chauffeur du bus pour la STIB ? Derrière ce dilemme se cache toute une série de questions fortes : comment parler de soi sur ses scènes, sans trahir ses origines ? Avec bagou et un vrai sens de l’humour à la belge, Nabil Ben Yadir s’emploie à y répondre dans cette comédie devenue culte. 


The Big Sick de Michael Showalter (2013)

S’inspirant de leur propre histoire amoureuse, le comédien Kumail Nanjiani et la scénariste Emily V. Gordon n’esquivent par les nombreux écueils de leur relation : mensonges, différences cultures, et surtout la maladie d’Emily. Mais le film réussit encore et encore à nous faire rire, en assumant son genre : celui d’une pure comédie romantique


Obvious child de Gillian Robespierre (2016)

Souvent décrit comme une comédie autour de l’avortement, Obvious Child est bien davantage que cette description. En nous plongeant dans les mésaventures de sa personnage principale, comédienne tombée enceinte par accident, le film de Gillian Robespierre trouve un joli équilibre entre le traitement très mature de son sujet, et la joyeuse immaturité de ses personnages. 



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