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Berlinale : Avec L’Autre côté du soleil, Tawfik Sabouni met en images et en souvenirs l’enfer des prisons de Bachar al-Assad

Dernière mise à jour : il y a 12 heures

À la Berlinale, Tawfik Sabouni présentait hier son documentaire L’Autre côté du soleil. Une plongée d’une intensité écrasante dans le silence des couloirs de Saidnaya, ancienne prison du régime de Bachar al-Assad. À défaut d’images, c’est par le témoignage que le cinéaste convoque ces souvenirs, ces plaies encore béantes. Dans une démarche à la fois bienveillante et nécessaire, pour mettre en lumière ces victimes, celles disparues, celles et ceux qui cherchent encore à obtenir une justice aujourd’hui.


De l'Autre côté du soleil
© Sameer Orabi

“Nous alllons t’emmener de l’autre côté du soleil”


Cette sentence, c’est celle adressée au réalisateur belgo-syrien Tawfik Sabouni lors de son arrestation en 2011, alors qu’il manifestait pacifiquement avec ses camarades étudiants et captait ses premières images. Enfermé pendant six mois dans la tristement célèbre prison de Saidnaya par le régime de Bachar al-Assad, il y est témoin et victime des atrocités et des tortures quotidiennes commises par des geôliers cruels. 


Réfugié en Belgique, c’est en 2022 que Tawfik Sabouni lance le projet de ce film documentaire, produit par l’atelier Dérives. “Mon point de départ, ça a toujours été le premier visage que j’ai vu le jour de mon arrestation. C’est autour de ce souvenir que je voulais tisser ce film”, nous confie le réalisateur, tout en précisant que ce projet a toujours été celui d’un documentaire pour le cinéma. Mais comment montrer, comment faire ressentir ce souvenir gravé dans sa mémoire ? En collaboration avec le marionnettiste Laurent Steppé, l’équipe construit des mannequins et des marionnettes en prévision d’un tournage en Belgique, dans un décor construit sur base des souvenirs que Sabouni gardaient encore de son emprisonnement. “À l’époque, nous n’avions pas accès à la prison de Saidnaya car le régime était encore en place. Cette prison existait depuis les années 80 et aucune image de l’intérieur n’existait”, précise le cinéaste. “L’idée à l’origine était donc de recréer, sur base de mes souvenirs, un décor de cinéma le plus proche possible de la réalité de la prison. C’est à ça que devait servir la maquette que l’on découvre au début du film.” 



D’un tournage belge à un tournage syrien


Mais lorsque, le 8 décembre 2024, le régime de Bachar al-Assad chute brutalement, il devient évident tant pour Tawfik Sabouni que pour sa productrice belge Julie Frères que ce film doit être tourné à Saidnaya. D’un tournage en Belgique avec des réfugiés syriens, la production se déplace en Syrie, et Sabouni rencontre vingt-cinq survivants, parmi lesquels il sélectionne quatre personnes, qu’il emmènera avec lui à Saidnaya, et aux côtés desquelles ils reviendront sur leurs incarcérations. “Il était important pour moi d’avoir un éventail de personnalités: chacune pourrait toucher le public à sa manière, car chacun avait sa propre façon de raconter cette souffrance que nous avons tous partagé mais vécu de manière différente. En parallèle, j’ai fait des repérages dans la prison afin d’identifier le lieu en tant que cinéaste. C'était aussi un choc pour moi, car je n'avais jamais vu l'intérieur de la prison, j'avais eu les yeux bandés pendant toute mon incarcération. Mais faire ces repérages m’a permis de pouvoir accompagner les personnes de mon film pendant le tournage, sans être constamment derrière ma caméra."

 

Loin d’être un tournage facile, Sabouni décrit cette expérience comme un jeu d’équilibre entre son statut de personnage, et celui de réalisateur, qu’il a pu accomplir grâce notamment à son chef opérateur Sameer Orabi. “C’était crucial car cela me permettait de montrer aux autres que j’étais comme eux: pas un cinéaste mais un détenu qui raconte son vécu, livre son histoire et leur donne la force de raconter la leur.


Tawfik Sabouni
Tawfik Sabouni

“Le passé n’est pas encore terminé”


 Au coeur de sa démarche cinématographique, il y a d’une part la bienveillance du réalisateur et de l’ancien prisonnier vis-à-vis de ceux qui ont vécu les mêmes tortures, mais il y a aussi une volonté impérieuse de montrer la colère et le besoin de justice, face à des tortionnaires encore libres et impunis. Aujourd’hui en Syrie, il y a encore beaucoup de gens qui cherchent les disparus de Saidnaya. J’ai fait un film qui parle du passé, mais ce passé est toujours là et poursuit de nombreuses familles. Il y a des mères qui n’arrivent pas à dormir parce qu’elles ne savent pas où est leur fils, parce qu’elles n’ont pas pu voir leur corps. C’est une question très importante pour les syriennes et les syriens. Ce film, je l’ai conçu comme une oeuvre de cinéma mais aussi comme un document historique sur lequel on pourra revenir, et qui permet de comprendre ce qu’il s’est vraiment passé à Saidnaya. J’espère que le public appréciera cette démarche de mémoire.” 




Avec Mahmoud Kadah, Abdelkafi Alhaj, Mouhammad Hamki, Abdelhamid Jadou, Tawfik Sabouni, 90 minutes. Belgique, France, Arabie Saoudite, 2026.




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