Bérangère McNeese sur Les Filles du Ciel : "Vouloir protéger l'autre, ça peut aussi l'enfermer"
- Elli Mastorou

- il y a 15 heures
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Dans son premier long-métrage, la comédienne et réalisatrice Bérangère McNeese (Des gens bien, HPI) tisse le récit d’Héloïse, jeune fugueuse recueillie par une bande de filles. Auprès d’elles, elle apprend l’indépendance, mais aussi les limites de l’amitié fusionnelle. Entre récit d’apprentissage et portrait choral, Les Filles du Ciel explore l’amour et la sororité dans toute leur complexité.

Un cinéma de personnages
« J’ai le souvenir d'une image, presque comme dans un rêve : une grande pièce avec des matelas au sol, où on peut dormir à l’abri du reste du monde. Comme une espèce de nid humain. » C’est de cette image que naît Le Sommeil des Amazones, premier court-métrage écrit et réalisé par la comédienne Bérangère McNeese en 2015. L’histoire d’une adolescente errant près de la Gare du Midi, recueillie par un groupe de jeunes femmes vivant et dormant ensemble dans un appartement. Salué prix de la critique au BSFF, ce court est le point de départ de ce qui deviendra un premier long, dix ans plus tard.
Les Filles du ciel raconte l’histoire d’Héloïse, 15 ans, fugueuse enfuie de son foyer, qui est recueillie par Mallorie, une jeune femme au caractère bien trempé. Celle-ci vit avec son bébé, et deux amies, Mona et Jenna, en communauté dans un appartement perché au dernier étage d’un immeuble – ‘Le Ciel’, comme c’est gravé à côté du bouton de l’ascenseur. Auprès de cette bande soudée, Héloïse apprend la sororité et l’indépendance. Le film déploie un quatuor aux personnalités distinctes, pleines de la fougue, la gouaille et la maladresse de la jeunesse, incarnées par Héloïse Volle (Matriochkas), Shirel Nataf (Ma Frère), Mona Berard et Yowa-Angélys Tshikaya.

« Mes films préférés, ce sont ceux qui sont basés sur des personnages » explique Bérangère McNeese quand on la questionne sur sa cinéphilie et comment celle-ci nourrit son travail de réalisatrice. « On pourrait appeler ça des ‘films d'acteurs’ – d’ailleurs j'ai l'impression de voir ça très fort dans des films réalisés par des acteur·ices. Par exemple, dans les films de Maïwenn, tu vois qu'il y a plein de caméras, que ça improvise et que ça cherche le vrai. C’est ça le cinéma qui me touche. » Elle cite aussi le cinéma anglais, comme Shane Meadows (This is England) « pour la couche d’humour dans le regard qu'on porte sur une réalité » ou Andrea Arnold, « quelqu’un que j'admire en termes de mise en scène ».
Dès l’enfance, les personnages féminins forts ont marqué celle qui a grandi en regardant des films aux côtés de sa sœur jumelle. Julia Roberts fait notamment partie de ses premiers souvenirs de cinéma : « Pretty Woman, Erin Brockovich, c’étaient des personnages très marquants pour l’époque, et leurs récits m’avaient fort touchée. C’est ça qui, au début, m'a donné envie d'être actrice, avant toute chose. Ma première envie, c’étaient ces émotions-là, ces personnages-là. »

Construire son identité
Poussée par cette envie, McNeese, née d’un père américain et d’une mère belge, débute toute jeune dans des publicités, avant de suivre des cours de théâtre à Bruxelles et de se lancer comme comédienne à Paris. Sa grand-mère, qui a un temps poursuivi une carrière de comédienne à New York, a aussi été une influence. « Elle m’a apporté le côté tangible, possible. Et elle a transmis cet amour des arts à tous ses enfants : mon père est musicien, j'ai un cousin qui est comédien aux États-Unis... La créativité est fort valorisée dans ma famille, c’est pas un truc que tu fais à côté de ton job. J’ai eu la chance d’avoir cet accès ». Elle débute au cinéma dans Eyjafjallajökull (2013) avec Dany Boon, et se fait connaître du grand public dans la série HPI. Mais il y a eu aussi des moments plus incertains.
« Je suis partie à Londres sans une thune, et ce boulot de massages en boite de nuit que les filles font dans le film, je l’ai fait aussi. Je me suis retrouvée au service d'un fantasme auquel je ne croyais pas du tout, et je me suis demandé jusqu'où je serais capable d’aller si j’étais vraiment en galère. J'ai eu la chance de ne pas devoir me poser la question longtemps, mais c'était un tournant. » On retrouve ce mélange d’excitation et de malaise chez Héloïse, qui masse maladroitement ces hommes plus âgés, et qui compte les billets fièrement en fin de soirée. Mais il y a un monde entre la fiction et la réalité : « C'est vrai que ces filles évoluent dans un milieu très précaire. Moi je viens d'une famille plutôt classe moyenne, avec un peu d'instabilité, mais je n'ai jamais manqué de rien. J'ai expérimenté la différence de classe sociale quand, vivant à Watermael-Boitsfort, j’ai été scolarisée dans une école bourgeoise, limite aristo. Donc il y a un peu de ça, mais trois étages plus haut. Mais forcément, je me suis questionnée sur la légitimité de parler à cet endroit. » Et comment elle y répond ? « Je sais juste qu'il n’y a aucune tentative de faire du misérabilisme. J’espère que le film n’est pas vu comme un fantasme de montrer comment elles sont en galère. D’ailleurs elles-mêmes ne trouvent pas ça dur : elles gagnent leur vie et elles en sont fières. L'argent, ça devient un levier de scénario, un révélateur de dissensions, et du rapport des unes et des autres au reste du monde. »

Forces et limites de la sororité
Des dissensions qui ne vont pas tarder, car derrière l’aspect idyllique un peu naïf, ce cocon sororal montre vite ses limites. « En écrivant ce film 10 ans après [Le Sommeil des Amazones], j'ai réalisé que le sujet avait évolué. Aujourd'hui la sororité, les réunions en non-mixité sont des notions qui ont leur place dans la société. Il fallait nuancer le propos, porter un regard contemporain sur ces sujets. Les Filles du ciel parle moins de l'utopie du vivre ensemble, et veut davantage questionner ces dynamiques de groupe. Même avec les meilleures intentions du monde, vouloir protéger l’autre, ça peut aussi l’enfermer. » L’amour dans ce qu’il a de meilleur mais aussi de pire, un sujet qui traverse le cinéma de McNeese, qui l’a abordé aussi à travers une relation mère-fille dans son court-métrage Matriochkas. Face au personnage de Mallorie, qui chouchoute Héloïse autant qu’elle la maltraite, on pense à l’amitié aussi fusionnelle que toxique de Respire de Mélanie Laurent, voire à Mean Girls, grand classique du teen movie.
« Tout à fait. Adolescente, je me souviens avoir été fascinée par les fortes personnalités qui s'assumaient, notamment physiquement. Ce type d'amitié qui naît dans la fascination crée un déséquilibre. Sans être systématique, j'ai souvent vu ce genre de récits féminins - je pense au roman Ariane de Myriam Leroy, ou au film Une vie volée, avec Winona Ryder et Angelina Jolie, qui m’avait marquée à l’époque. » Héloïse devra apprendre à se détacher du groupe pour construire son propre parcours. Une émancipation qui sera bénéfique à toutes, sans diaboliser personne, car le film souhaite sortir aussi d’une forme de manichéisme. « Au fond, ces jeunes femmes qui nous fascinent, elles-mêmes se cherchent, et font au mieux. (..) Mallorie aime sincèrement Héloïse, mais elles viennent de mondes différents, avec une façon d'aimer différente. Je suis convaincue que ce qui nous dresse les unes contre les autres, ce sont aussi des schémas patriarcaux. C'est le syndrome de la Schtroumpfette, être l'élue, la préférée des garçons... Comment on fait pour dépasser ça, et trouver une vraie sororité ? »

Demain, si tout va bien
En attendant que Les Filles du Ciel prennent leur envol, leur réalisatrice a repris le travail devant la caméra. Nommée aux derniers René du cinéma dans la catégorie Meilleure Actrice pour Demain si tout va bien, on la verra bientôt dans la série Netflix Recalé avec Fred Testot et Sabrina Ouazani, ainsi que dans la saison 3 de la série anglaise SAS Rogue Heroes créée par Steven Knight (Peaky Blinders). Et elle nourrit l’ambition de développer un nouveau projet de réalisatrice… Mais le futur reste incertain, surtout dans le milieu de la culture et du cinéma, victimes de coupes budgétaires importantes en Fédération Wallonie-Bruxelles. Un contexte politique qui ne lui échappe pas.
« Je ressens fort les coupes dans les financements, quand je vois des gens autour de moi travailler sur des projets pendant des années qui ensuite ne se font pas. Je ne comprends pas cet acharnement sur l'industrie du cinéma, qui est porteuse et donne du travail à plein de gens. On cherche des coupables au mauvais endroit. Les travailleurs·euses du cinéma belge, ce ne sont pas des gens qui roulent sur l'or. Pourtant parfois, je sens une colère envers cette industrie comme si c'était une classe privilégiée, et je trouve ça assez injuste. Alors il faut peut-être repenser collectivement la façon de financer les films, mais l'image publique qu'ont les acteurs de ce métier ne correspond pas du tout à la réalité que j'en connais. Je trouve ça compliqué d'en parler, parce que ça va à l'encontre de la culture belge qui est de ne pas trop se mettre en avant, et tant mieux ; mais du coup je nous trouve mal armés pour défendre nos talents et nos productions... (…) Je ne dis pas que mon film est le meilleur film du monde, mais je pense que ça vaut la peine de se donner une chance. Et si après tu n’aimes pas, eh bien je suis ravie d'en discuter ! »



