Laurent Micheli sur Nino dans la nuit : "Dans le cinéma actuel, on lisse trop les personnages"
- Raissa Alingabo Yowali M'bilo
- il y a 3 jours
- 7 min de lecture

Qu'est-ce qui vous a donné envie d'adapter le roman de Capucine Azaviele et Simon Johannin?
Plein de choses, je crois, surtout que j'ai eu l'impression que j'aurais pu écrire ces personnages moi-même. Iels étaient des personnages qui avaient les mêmes enjeux que ceux que j'avais écrits auparavant, et qui correspondent un peu à mes obsessions. A savoir des personnages qui cherchent à exister dans un monde qui voudrait les assigner à une petite place prédéterminée et qui refusent cette place. J'ai senti ça dans le roman et ça m'a vachement parlé. Puis j'ai trouvé aussi qu'il y avait une façon très juste et très vraie de parler de la jeunesse qui galère. J'avais l'impression de connaître tous ces personnages, de les voir autour de moi en soirée, dans la rue…. C’était quasi documentaire et selon moi, c'était rare de réussir à faire ça en littérature. Je trouvais aussi la langue incroyable, il y a beaucoup de littérature dans ce roman. C’est vraiment une langue très singulière, très charnelle, pour moi ça permet de dépasser le côté “petite histoire sociale de jeunes qui galèrent”. Ça m'emmène complètement ailleurs, ça leur donne un souffle, une lumière et aussi un avenir d’une certaine façon car ça ne les enferme pas dans leur précarité. On ne les regarde pas avec condescendance, on les regarde avec générosité avec amour et ça, ça me plaisait beaucoup. J’avais aussi des sensations en lisant ce roman: j'avais une espèce de sensation de nausée, parfois de trop plein, de gueule de bois. “C'est trop, arrête, mec, calme-toi”. J'avais peur pour lui, j'étais mal pour lui. C'est quand même hyper intéressant et rare de ressentir ça en lisant un livre. Et je me suis dit, tiens, ça pourrait être cool d'essayer de traduire ça au cinéma.

Ce qui m'a marquée dans votre adaptation c'est que l'accent est moins mis sur la consommation [ de drogues] que dans le roman. Vous insistez plus sur une jeunesse qui rêve et refuse de se résigner dans un monde qui offre pourtant peu d’opportunités. Était-ce un choix?
Je crois que j'avais très envie de ramener dans l'adaptation l'idée du groupe et du collectif parce que c'est quelque chose que j'expérimente dans ma vie et qui est important pour moi: l'amitié, le collectif. Ce qui fait sens, qui m'aide à traverser la vie et sa pénibilité, c’est de me dire qu’il y a des gens avec moi qui pensent la même chose; des gens avec qui on se retrouve sur tout un tas d'aspects, de rapport au monde, et ça m'aide à résister au capitalisme, à la noirceur du monde et son individualisme. Donc pour moi, ça faisait sens et c'est pour ça que j'ai mixé le personnage de Charlie avec un autre personnage, pour lui donner plus d’enjeux. Charlie et Malik sont plus présents. Ces personnages existent en groupe. Pour la consommation, il y a deux éléments : j’essaie d’être optimiste même si ce n’est pas toujours facile en ce moment, j’essaye de mettre de la lumière. Je n’ai pas envie de prendre quoique ce soit aux gens, de leur prendre de l’espoir ou de l’énergie, je veux leur donner des choses. Tout est déjà suffisamment compliqué. Dans ce film, il y a presque quelque chose qui est de l’ordre de regarder ses monstres pour les transcender, oser regarder sa noirceur pour s’en sortir. Je ne voulais pas que la consommation soit le sujet du film, ce n’est pas mon rôle de cinéaste d’avoir un regard moral. Moi je me fais passeur et c’est à la société de se positionner moralement. Les gens ont fait la fête et consommé des produits qui leur permettaient de modifier leur état de conscience, depuis la nuit des temps: ce sont des réponses à des sociétés qui oppriment. La fête est politique, la drogue peut être politique. Il y avait beaucoup d’autres choses à aborder dans le film. Je suis une personne queer, je pose un regard queer sur les choses et j’avais besoin de les ramener un peu de mon côté car certains aspects du roman me semblaient un peu datés.

Lesquels?
Le rapport à la violence sexuelle, le rapport au personnage féminin qui, selon moi, était un peu trop dans l'ombre du personnage principal. J'avais envie de lui redonner une place plus importante. C’est aussi un travail que j’ai fait conjointement avec Mara Taquin à qui j'ai proposé le rôle. Je trouve que de toutes les personnes que j'ai vues en casting, c'est la seule actrice qui arrivait vraiment à ne pas s'excuser d'être là. J’ai trouvé ça assez frappant, assez troublant et un peu effrayant aussi, pour être honnête. De me retrouver face à des actrices qui avaient peur de prendre leur place; de me dire “waouh, c'est fou comme le sexisme est partout et est intériorisé partout, surtout à l'endroit du jeu”. Et là, tout à coup, j'avais quelqu'un qui était juste là, qui ne s'excusait pas d'être là et qui savait exister dans cette bande de mecs. Pour moi, c'était super important d'avoir le seul personnage féminin principal du film qui ne soit jamais en dessous.
Mais justement, en parlant des personnages, des queerness, vous avez aussi évoqué le fait qu'ils tentaient de traverser leur propre nuit, de faire face à leur propre démon. Et j'ai envie de me concentrer sur le personnage de Nino parce qu'en fait, pendant une bonne partie du film, c’est une personne qui a l'air de ne pas prendre de décision, de plutôt fuir. Quand il les prend, il ne les assume pas forcément. C'est comme si sa bande d'amis le portait à bout de bras jusqu'à ce qu'à un moment, il puisse éclore lui-même. Comment a été construit ce personnage?
Pour moi, c'était aussi important de montrer un personnage qui est très imparfait. Ce que j'ai parfois tendance à reprocher dans le cinéma contemporain, c'est que je trouve qu'on lisse beaucoup les personnages. Ils ont des enjeux propres, mais en fait, ils ont très peu de défauts. Les défauts sont à l'extérieur, les luttes sont à l'extérieur. Là, oui, c'est un mec qui se plante. C'est un peu comme un petit frère à qui on aurait envie de dire tout le temps, “mais ne va pas par là, c'est évident qu'il ne faut pas aller par là”. Et moi, j'avais aussi envie de proposer un personnage principal hétéro qui soit à la fois déconstruit à certains endroits, pas à d'autres, qu'on raconte qu'il est effectivement porté par les autres et que ce n'est ni lisse ni parfait. Oui, je prends le risque de montrer un personnage qui peut peut-être agacer- ça, on en était hyper conscient- ce n'est pas un hasard. C’est la démarche de dire “moi je trouve que c'est un personnage qui est comme sur une crête, qui avance un peu comme un funambule et on ne sait pas s’il va tomber”. Je trouve que malgré ça c'est aussi quelqu'un qui prend soin des autres. L’histoire démarre parce que l’une de ses amies se fait agresser sexuellement et il la défend- pas de la bonne façon, ça on est d'accord, mais le fait quand même- et se met dans la merde pour ces raisons-là, continue à s'inquiéter pour elle et à croire que c'est important de se positionner à cet endroit-là, de l'imperfection. Je trouve dangereux aussi de raconter qu'aujourd'hui, on essaye d'être irréprochables. Il y a beaucoup de choses sur lesquelles on doit se remettre en question en tant qu'individu, en tant que société. C'est évident, mais parfois, je regrette un peu le côté de ne plus avoir le droit de se planter. Parfois, on a le droit de se planter, c'est en se plantant qu'on apprend. Il y a un manque de bienveillance aussi dans les communautés queer notamment- être les premiers à tirer sur les siens. Je trouve ça inquiétant.

Je trouve que la thématique de l’amour est assez forte dans votre film- dans tous vos films d’ailleurs- que ce soit l’amour amical ou amoureux. Que vouliez-vous dire de cela à l’écran?
Je ne suis pas sûr que je maîtrise toujours complètement cet aspect- là de mon travail. Il y a des choses qui existent parce qu'elles existent en moi et du coup c'est assez naturel. Par exemple, il y a des gens qui m’ont dit- et notamment des gens qui me connaissent très bien- qui m'ont dit mais c'est fou parce qu’il y a de la tendresse dans toutes les scènes. Il y a des choses qui sont des vrais choix comme je vous disais mais c'est très clair qu'on a voulu créer un personnage qui est sur une brèche et c'est très conscient, pendant des années on travaille là-dessus. Puis tout à coup, on dirige les gens et je pense que c'est juste parce que je suis quelqu’un qui aime les acteurs, qui aime les personnages, qui a un rapport plutôt tendre, pas du tout violent à la direction d'acteur·ices et donc je crois que par exemple ça se passe de cette façon là.
Quelles ont été vos inspirations cinématographiques pour créer cet univers-là à l'écran? La scène dans laquelle Nino passe un casting m’a fait beaucoup penser à Triangle of Sadness.
On m'a déjà dit ça et c'est marrant parce que sincèrement je n'y avais pas du tout pensé. Je pense que le film qui m'a le plus inspiré c'est Mad Love in New York des frères Safdie sur cette histoire d'amour entre deux jeunes toxico dans les rues de New York. J'ai trouvé ça hyper beau, hyper libre aussi. Ce film-là m'a beaucoup inspiré. À plein d'égards, le cinéma de Gaspar Noé et le cinéma de Ken Loach pour son côté plus social. C'est vrai qu'il y a un film que je trouvais hyper inspirant aussi: Shéhérazade. American Honey d'Andrea Arnold également et de manière générale son cinéma, même s’il y a Shia Laboeuf que j’ai envie de boycotter.

Vous parvenez à faire un film qui se saisit du parcours d’une jeunesse un peu en marge et vous en faites quelque chose de flamboyant. C’est très intéressant comme vous abordez les thématiques du cinéma social mais sans en emprunter les codes. Pourquoi?
J’ai essayé de ramener du lyrisme et de faire en sorte que la forme du film soit à l'image de la recherche du personnage, à savoir la liberté. Pour moi, ce film pose vraiment cette question: quel est le prix de la liberté? C'est à la fois dans la vie des personnages mais c'est aussi dans ma démarche de cinéaste que ça se reproduit vu l'état de l'industrie qui est vraiment très dure. Entre Lola [Lola vers la mer, ndlr] et celui-ci, il y a 5 ans qui se sont passés. Les choses se sont durcies: Il n'y a plus eu de place pour des récits à la marge, c'est effrayant. Sincèrement, depuis un mois, je suis extrêmement inquiet. Et sans vouloir être alarmiste, je pense que les gens devraient s'inquiéter aussi s'ils veulent continuer à avoir de la diversité à l'écran. Les gens devraient vraiment utiliser leur pouvoir de consommateur et de spectateur et aller voir les films en salle, les films qui leur importent, parce que sinon, ils vont disparaître, c'est sûr et certain.



