Les Rayons et les Ombres : Les illusions perdues de la France collaborationniste
- Adrien Corbeel

- il y a 2 jours
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Jean Dujardin et Nastya Golubeva jouent un duo père-fille tout en nuance de gris dans cette reconstitution historique fort trouble.

Il faut être sourd pour ne pas entendre le bruit des bottes, cette montée en puissance de l’extrême-droite qui résonne un peu partout, et notamment en France. Dans ce contexte inquiétant, l’arrivée du nouveau film de Xavier Giannoli ne saurait passée inaperçue : en s’attaquant à la collaboration française avec l’occupant nazi, le cinéaste des Illusions Perdues fait revenir à la surface un passé que le pays cherche à oublier… à une époque où il commence à le revivre. Qu’il évoque ce chapitre au travers de personnages clair-obscur donne au film une charge supplémentaire : difficile de rester indifférent face aux actions de ses trois personnages collabo, qui démarrent avec de belles et nobles intentions.

Conçue comme une grande fresque romanesque, Les Rayons et les Ombres est narrée par Corinne Luchaire, actrice montante des années 30, qui nous raconte d’une voix-off bavarde sa version des faits : celle d’une “innocente”, emportée malgré elle dans les rouages de l’Histoire, et qui en paie les frais après la guerre. Incarnée par la talentueuse Nastya Golubeva, elle est le personnage le plus attachant du film, mais aussi le plus éthéré : Giannoli la regarde avec paternalisme, comme une gentille écervelée, inconsciente de ce qui se joue vraiment, à l’inverse de ses aînés, de genre masculin, bien plus acteurs de leur propre destin. Il y a d’une part son parrain, Otto (August Diehl), Allemand francophile peu friand des idées d’Hitler mais qui finira par en devenir l’ambassadeur, et d’autre part son père, Jean Luchaire (Jean Dujardin), patron de presse qui dans un mélange de pacifisme aveuglé et d’intérêt personnel, va collaborer avec l’ennemi nazi, de petits compromis jusqu’à la décadence. On nous l’annonce dès le départ comme fusillé, donnant à l’ensemble du film un côté funeste, à quoi s'ajoutent la tuberculose qui dévore père et fille, dans un jeu poussif et répétitif sur la corruption qui dévore les corps.

Puisque sa finalité est quasi toute tracée, le film est libre de nous expliquer comment ces personnages en sont arrivés là, et in fine, comme la population française s’est accommodée de son envahisseur. Piquant, le film vient à nous rappeler que la collaboration n’a pas toujours été un vilain mot à l’oreille des Français·es, rassurées pour la plupart par la fausse tutelle du Général Pétain. Dans cette équation, ses personnages, entre clarté et obscurité, ne seraient que les avatars d’un pays qui se fourvoie.
En nous faisant entrer en empathie avec eux, le film entend nous confronter à leurs choix et nous interroger sur leur (et donc notre) part d’ombre. Le film refuse le manichéisme de façon véhémente : il condamne parfois, nuance souvent. Il exprime un certain dégoût tout en cachant le pire. Il met en perspective, joue des contradictions de chacun. En théorie, l’objectif de ne pas faire un film qui puisse être “récupéré par la moindre sensibilité politique”, comme l’a déclaré Giannoli au magazine Le Point est plutôt honorable. Dans les faits, il est difficile de ne pas ressentir un certain malaise devant cette œuvre qui en cherchant à nous faire comprendre la collaboration ne peut s’empêcher de la relativiser. “Il nous reste le cinéma”, déclare en guise de conclusion un de ses personnages. Celui du Rayons et des Ombres éblouit par la folle amplitude de sa mise en scène, mais sombre dans son épuisant jeu de contradictions et d’ajustements historiques.
Avec Jean Dujardin, Nastya Golubeva, August Diehl. France, 195 minutes.



