Cannes : La Boule noire, le choc inéspéré de la compétition ?
- Katia Peignois
- il y a 12 minutes
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Les créateurs de la série La Mesías, Javier Calvo et Javier Ambrossi ont présenté en Compétition La Bola Negra, une fresque qui revisite un siècle d'Histoire espagnole à l'aune de vies homosexuelles empêchées par le secret et le silence. De ces parcours sacrifiés, ceux que l'on surnomme Los Javis ont tiré une œuvre romanesque en diable entre désir et quête identitaire sur laquelle plane la poésie de Federico García Lorca. L'un des moments forts de cette 79e édition.

Trois époques - 1932, 1937 et et 2017 - et trois hommes - Sebastián, Rafael et Alberto - aux destins entrelacés dessinent une mémoire collective espagnole fracassée par la honte et le poids de l'héritage. Un trompettiste propulsé dans l'armée nationaliste s'éprend d'un soldat ennemi en pleine guerre civile, un jeune homme est rejeté - la boule noir du titre - d'un club prestigieux à cause de la rumeur de son homosexualité, et un historien tente de recomposer les pièces du puzzle au sein d'une famille dysfonctionnelle.
A l'idée de continuité narrative, les cinéastes préfèrent un maillage d'incommunicabilité, parcouru de styles protéiformes marqués par la sublime photographie de Gris Jordana, que le montage raccorde avec une limpidité déconcertante. Mise en scène du détonnement fluide, La Bola Negra revêt cet oxymore dès sa retentissante séquence d'ouverture dans laquelle les notes dissonantes d'une fanfare louant les armées de Franco précèdent le bombardement, par des avions italiens, d'un village nationaliste, dans une chorégraphie millimétrée du mouvement de la fuite en avant.

Oeuvre du débordement et de l'extension - des espaces, temporalités et imaginaires, en césures filées, compositions effrenées, déplacements enivrés, gestes tantôt retardés, tantôt fiévreux, La Bola Negra cherche l'idée par plan dans un mélodrame, opératique et baroque, du pas de côté. Outre sa fonction de soulèvement émotionnel, la musique omniprésente participe aussi dans ses scènes de danse et de chant d'un excès formel à la recherche du plaisir du et par le spectacle. Les parenthèses de performance-transformation avec Penélope Cruz en star de cabaret et déclinaison ibérique de Marlene Dietrich, symbole queer de résistance face à l'autoritarisme, percent une brèche dans la violence. Celle qui touche de plein fouet, ceux et celles coupables d'aimer la liberté, à l'image de cette femme torturée et assassinée parce qu'elle était heureuse d'exister. Plus qu'un concept autoréflexif, ce sens de l'exaltation, qui flirte même avec le camp, travaille une question centrale de La Bola Negra directement énoncée dans le récit : le travestissement (et le déguisement) est le fantasme des possibilités, et la guerre son contraire. Autre opposition symbolique, la manière de filmer les corps masculins entre envies ; souvent réprimées, et maltraitances physiques (dans une dialectique entre le hors-champ et les plaies visibles) vient repenser une érotisation qui a servi d'outil de propagande de la dictature pour se la réapproprier.
Ce cinéma du trop-plein et ses 2h35, qui gagneraient à être resserrées, tendent vers un paradoxe passionnant, celui de l'exercice conscient de ses effets qui y puise pourtant un élan spectaculaire, catalyseur d'une émotion en crescendo hantée par des vies inachevées ; à l'instar de l'oeuvre de Federico García Lorca fusillé par les membres de la Phalange en 1936. Une place de choix au palmarès cannois ne serait pas volée.



