Cannes : Emmanuel Marre et Swann Arlaud nous parle de Notre Salut, la fresque collabo qui a fait tremblé le festival
- Arthur Bouet
- il y a 7 heures
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Après Rien à foutre, le cinéaste belge Emmanuel Marre revient à Cannes pour Notre Salut, une ample fresque sur la collaboration, notamment inspirée par la correspondance de son arrière-grand-père. Un film radical qui n'est pas passé inaperçu à Cannes. Rencontre avec le cinéaste et l'acteur Swann Arlaud.

Emmanuel, le film est inspiré de la correspondance entre vos arrières grands-parents pendant la période de la Seconde Guerre mondiale. Qu'est-ce qui vous a décidé à faire ce film maintenant ?
C'est parce qu'un film ça peut prendre dix ans à se faire (rires). J'ai découvert cette correspondance par une tante et j'ai commencé à travailler dessus il y a dix ans. Et puis le film nécessitait une certaine situation financière et pour moi d'avoir une certaine expérience. Ç'aurait été difficile à faire comme premier film. La correspondance couvre toute la guerre et c'était intéressant de pouvoir traverser cette période en dehors de la route balisée, des charnières historiques, dans le chemin sinueux de la vie quotidienne. Mon grand-père était quelqu'un d'assez foireux et d'assez drôle, et en même temps quelqu'un de terrifiant – le Henri du film est un Henri fictionnel, adapté. La question du grotesque, de l'humour et de l'horreur m'intéressait. Une fois que j'avais lu la correspondance je suis allé faire des recherches dans les archives avec mon frère, qui joue le personnage du supérieur d'Henri. Et j'ai découvert quelque chose d'étonnant sur la modernité du langage et sur les processus utilisés dans cette administration. Il y avait là un défi de cinéma : comment rendre cette sensation de vécu de l'Histoire mais au présent, comme si on ne connaissait pas la fin de l'Histoire.
Swann, le projet du film est très singulier. J'imagine qu'on ne reçoit pas des propositions de cet ordre tous les jours. Comment est-ce que vous êtes arrivé sur le film ?
On s'était déjà croisé avec Emmanuel, on n'était pas des inconnus. Il m'a appelé pour me dire qu'il voulait m'envoyer un scénario et faire des essais. J'avais vu certains de ces court-métrages et aussi Rien à foutre, que j'avais vraiment adoré. Je savais qu'il avait cette manière de travailler beaucoup en improvisation, donc j'étais hyper excité. Quand il m'a dit que c'était un film d'époque, j'étais dégoûté (rires). Parce que sa manière de travailler nécessite d'être totalement libre et je me voyais bien l'être en 2025, mais dans les années 1940... Je me demandais comment on allait faire avec le langage et il m'a dit : « Non mais le langage, on s'en fout. » J'ai donc lu le scénario qui était passionnant – le film ressemble d'ailleurs beaucoup au scénario. L'idée de regarder l'histoire depuis cet endroit de la normalité, de la banalité, dans les détails, était géniale. Mais j'ai pensé que le personnage n'était pas pour moi. Ce technocrate, cette technicité, ce mode de pensée... Je n'arrivai pas à le comprendre et je pensai que je n'étais pas la bonne personne. Mais il m'a dit que c'était quelqu'un dont le costume était trop grand pour lui. Et c'est quelque chose qui est assez récurrent pour moi, de penser ne pas être à la hauteur du personnage et qu'on me dise que c'est un personnage qui n'est pas à la hauteur (rires). Et je pense que c'est toujours intéressant de prendre les personnages par en dessous, de les attaquer en creux.

Emmanuel, le film tranche nettement avec l'idée que l'on peut se faire d'un film historique sur la période de la Seconde Guerre mondiale. Comment avez-vous pensé votre mise en scène, le travail sur la lumière, la façon de filmer ?
Il y a plusieurs choses. Comme on allait travailler en improvisation il fallait travailler en lumière naturelle, sinon les acteurs ne peuvent pas être radicalement libres. On ne pouvait pas voir de projecteurs dans le champ. Ensuite, on s'est demandé avec le chef opérateur : quel serait l'équivalent aujourd'hui, en terme de matériel, des équipes d'actualité de l'époque ? Ils avaient souvent un zoom, deux focales, donc on a travaillé à partir de ça. Et ils utilisaient parfois un projecteur portatif quand il n'y avait pas assez de lumière. Donc pour les scènes de soirée en intérieur, on a carrément utilisé une lampe torche arrimée à la caméra. L'idée n'était pas de « faire époque », de reprendre le même type de pellicule, mais plutôt de donner une sensation de présent. Il y a le présent de l'Histoire et le présent du spectateur. Et on s'est demandé comment créer un accord sensoriel entre ces deux présents.
Swann, comment avez-vous abordé le travail sur le personnage ? C'est une figure historique mais qui semble aussi très contemporaine.
On a commencé par faire une journée d'essais. Ça dure cinq heures, il y a déjà des costumes, on est sur un décor et Emmanuel filme. C'est déjà du travail, ça n'est pas un casting. Après, Emmanuel a monté ces rushs et il me les a envoyés pour qu'on en discute. Il m'a dit : « Ça ne marche pas. » Je lui ai dit : « T'as raison, ça ne marche pas. » (rires) Et on a avancé comme ça. Tout le travail est là : questionner sans arrêt, ne jamais vraiment comprendre ses agissements. Et, scène après scène, on creuse en essayant de répondre à cette question, à cette anomalie qu'est Henri Marre : opportuniste ? arriviste ? fervent pétainiste ? suicidaire ? aveugle ? idiot ? Je ne suis pas persuadé moi-même d'avoir une idée arrêtée à son sujet. Je me souviens d'un moment à mi-chemin du tournage où j'ai dit à Emmanuel que je pensais avoir enfin compris Henri. Il m'a dit : « Méfie toi. » (rires)



