Cannes : Rencontre avec Gilles Lellouche et László Nemes pour le biopic Moulin
- Stanislas Ide

- il y a 8 heures
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On n’attendait pas forcément Gilles Lellouche dans un film de László Nemes, le réalisateur hongrois du Fils de Saul. Les deux hommes présentent Moulin en compétition à Cannes, sur les derniers jours du résistant Jean Moulin dans la prison de Montluc à Lyon, sous la direction féroce et inquisitrice de Klaus Barbie.

Gilles, comment aborde-t-on un rôle comme celui de Jean Moulin, une figure historique connue de tous en France ?
Avec de la préparation individuelle et du coaching. Je me suis entretenu avec des historiens. J'ai rencontré la directrice du musée Jean Moulin à Paris, qui m'a expliqué qu'il y avait très peu de documents sur lui, que ses traits de caractère restaient assez mystérieux. Avec mon coach, je suis parti d'une façon très périphérique sur qui était cet homme, pour entrer par la suite dans le noyau du film et de ses scènes, qui se concentrent sur les derniers jours de la vie de Moulin, dont on sait très peu de choses finalement. On ne sait pas ce qui s'est passé dans cette prison allemande à Lyon. J'avais donc envie de traduire ce qui n'était pas forcément écrit. Sa lutte intérieure, sa manière de parvenir à se soustraire de cette horreur, de cette violence, de ces bruits de gens qu'on torture physiquement et psychologiquement. Montrer l'humiliation que lui fait subir (Klaus, NDLR) Barbie en passant tour à tour de la conversation de gentleman à la violence et l'horreur absolue. J'ai envisagé une sorte de prison mentale dans laquelle Jean pouvait s'échapper. Je me suis raconté qu'il y allait pour essayer de se rendre un peu aveugle et sourd face à la violence qui l’entourait.
La mise en scène de Nemes est particulièrement ambitieuse. Comment vous êtes-vous senti sur son plateau ?
C'était un doux mélange parce que c'est très beau mais c’est aussi très lent. Je pouvais arriver à cinq heures du matin, faire une répétition à neuf heures, revenir pour une autre répétition à onze heures, puis tourner à quatorze heures. C'est un vrai travail d'esthète avec le cinéma comme religion, qui se traduit par un tournage en 35 millimètres et l'éclairage au tungstène. J'avais d'ailleurs oublié à quel point il fait chaud dans ces conditions. Maintenant on illumine au LED, c'est devenu bien plus confortable. À l'époque c'était plus physique, plus dur, et ça a été le cas ici. Ce qui allait évidemment très bien avec le film et son sujet. Je le regardais faire avec son chef opérateur, avec beaucoup de curiosité et d'admiration. Ce qu'ils ont fait est magnifique. J'ai par exemple compris que les décors avaient été méticuleusement pensés et construits pour servir des idées précises de mise en scène. László est un homme qui travaille énormément et qui aime le cinéma définitivement.

László, du Fils de Saul à Orphan en passant par Sunset, vous ne tournez que des récits historiques. Pourquoi ?
Je crois que l'occupation de la France par le régime nazi est un très bon exemple de comment un monde civilisé est dépassé par la brutalité et la rage d'un système totalitaire. Je crois qu’aujourd’hui la France est encore en train de gérer l'après-coup. Certains ont résisté, d'autres ont collaboré, et nombre de gens sont restés indifférents. Ces circonstances exceptionnelles ont agi comme un révélateur de personnalités. Tout ça pour vous dire que je ne considère pas que je fais de l'Histoire avec mes films. Je les vois comme des condensés de la nature humaine où la densité des âmes est magnifiée. C'est presque de la physique, une sorte de masse critique cueillie dans le passé. Si on perd ces masses de vue, nous qui vivons des vies plus rangées dans des sociétés évoluées, nous risquons d'oublier notre penchant pour l'autodestruction. Jean Moulin incarnait la possibilité de révéler la meilleure version de soi face à ce travers, dans une sorte de transcendance humaniste. Ces forces coexistent dans la nature humaine. Et donc dans le film.
Avec Gilles Lellouche, Lars Eidinger, Louise Bourgoin. France, 130 minutes.



