top of page

Cannes : Rencontre avec Pierre Le Gall, cinéaste derrière Du Fioul dans les artères

À Cannes, nous avons pu rencontrer Pierre Le Gall, cinéaste révélé par son scénario des Belles Cicatrices, qui livre un excellent premier film sur une histoire d'amour dans le milieu des chauffeurs poids lourds avec Du Fioul dans les Artères.


Alexis Manenti et Julian Świezewski dans Du Fioul dans les artères.
Du Fioul dans les artères © Pyramide Films

Comment nait l'idée, très originale, d'une comédie romantique dans le milieu des chauffeurs poids-lourds ?


Pour mon premier long-métrage, je savais que j'avais envie de raconter une très grande histoire d'amour entre deux hommes. En tant que personne gay, c'est ce que je vivais à l'époque – quand j'ai commencé à écrire le film, ça faisait huit ans que j'étais avec mon compagnon de l'époque et on vivait notre histoire d'amour un peu à distance. Pendant le confinement, on s'est retrouvé à vivre tous les deux, je regardais beaucoup la télé, j'écoutais beaucoup la radio, et à ce moment-là ont été mis en lumière des métiers un peu invisibles, auxquels on ne prête pas trop attention. Dont les conducteur·ices routier·es. Je me suis rendu compte qu'elleux continuaient de rouler pour qu'on puisse continuer à s'approvisionner, que tout ce que je portais, mes vêtements, mes lunettes, tout avait été transporté un jour ou l'autre par camion.  Pourtant, ce sont des gens qu'on voit peu quand on vit dans les villes, car ils les traversent de nuit, quand on dort. J'ai découvert un métier qui a une fierté ouvrière, une passion du camion et de la route qui se transmet depuis des années de père en fils, voire de père en fille maintenant. Et en même temps, ils sont dans le sacrifice, puisqu'ils partent souvent cinq jours sur sept loin de leurs familles, de leurs enfants, de leurs femmes, de leurs hommes, de leurs ami·es. Tout d'un coup, j'y voyais un écrin parfait pour raconter ce que je vivais intérieurement avec mon histoire d'amour à distance : la solitude, le manque amoureux que ce genre de situation amoureuse peut créer. 


Le film est très ancré dans son milieu professionnel et social. On sent l'envie de dépeindre avec justesse un métier méconnu, la façon dont ces routiers vivent, leurs relations. Comment t'es-tu documenté ?


J'ai embarqué avec un ami routier gay qui s'appelle Jean-Sébastien Lefort, qui m'a d'ailleurs fait le plaisir de traverser la France en camion pour assister à la première du film à la Semaine de la critique ! J'ai roulé avec lui en France, en Angleterre, en Suisse, en Italie. On partait trois, quatre, cinq jours. Je vivais avec lui dans l'habitacle, la couchette, je regardais tous ses gestes, j'écoutais les conversations qu'il avait dans les entrepôts, dans les restos routiers, on se douchait dans les stations services, on roulait la nuit. Je prenais des notes, c'était très précis, très minutieux. Je voulais aussi vivre la route intérieurement : être assis toute la journée, le rapport au temps, la monotonie. Une sensation d'infini qui est très étrange, on rumine très vite. Ça me touchait car en tant que cinéaste, on est très solitaire. On a l'image des cinéastes sur le plateau ou en festival, mais en réalité on vit seuls avec nos obsessions et notre film pendant des années. Ça résonne avec cette solitude que Jean-Sébastien vit aussi. Il y a une grande famille de routiers, mais quand on est dans le camion, on est seul. Et j'avais à cœur d'être juste, car il y a une curiosité chez le spectateur de découvrir un milieu qu'il ne connaît pas. C'est presque un cadeau qu'on lui offre, tout en restant dans son siège, de découvrir une profession, un univers, une histoire d'amour qui n'est pas la sienne dans laquelle il puisse se projeter.


Alexis Manenti dans Du Fioul dans les artères.
Du Fioul dans les artères © Pyramide Films

C'est toujours un équilibre délicat de montrer frontalement la sexualité, qui fait partie de la vie d'un couple, sans pour autant tomber dans le sensationnalisme. Comment as-tu abordé cet aspect du tournage avec tes deux comédiens, Alexis Manenti et Julian Świeżewski ?


En terme d'intentions, je voulais filmer l'amour comme le travail : avec justesse et minutie, sans fétichisation, sans homo-érotisme et sans misérabilisme. L'idée était d'enlever tout sensationnalisme, d'un côté ou de l'autre. Je ne voulais pas qu'on voit les travailleurs s'épuiser comme on peut le voir dans les images des journaux télévisés, qui sont presque obscènes. Et je ne voulais pas non plus tomber dans la provocation sexuelle, voire pornographique, à laquelle on peut s'attendre parfois avec ce genre de sujet. Notamment quand il s'agit de films dits « gay » – même si pour moi, mon film est beaucoup plus universel. Ma référence c'était Ira Sachs, le réalisateur américain. Dans le film Passages, il y a une scène où les personnages font l'amour et se pètent la gueule, ils rigolent et de ce rire naît une complicité. Dès l'écriture je savais qu'il y aurait de l'humour dans ces scènes. Car l'humour est présent dans le sexe, c'est ce qui le rend joyeux. Mais ça allait aussi briser une barrière avec le spectateur qui aujourd'hui est toujours un petit peu gêné avec ces scènes, surtout dans le contexte actuel. Il fallait donc vraiment venir le décontenancer, avec la chute, avec le coup de klaxon. Tout ça est chorégraphié avec la coach d'intimité, on a vraiment cherché des appuis de jeu, tout était hyper précis. On a travaillé avant le tournage sur des des exercices de caresses, de méditation. Des moments où moi je n'étais pas là, car je voulais qu'ils trouvent ça ensemble, qu'ils se rassurent. Et donc quand on arrive dans l'habitacle du camion, qui est un espace contraint, ils avaient une très grande liberté. Moi j'étais à l'extérieur avec un talkie-walkie, en train de les diriger de manière précise, presque anatomique. Là où ce sont des grands comédiens, c'est qu'ils parvenaient à transformer mes directives anti-sexy, presque mathématiques, en des gestes très naturels.


La romance empêchée est un trope classique des histoires d'amour, depuis au moins Roméo & Juliette. Ici, tu insistes sur le fait que c'est leur vie professionnelle mais aussi leurs différences de classes qui sont des obstacles à leur amour.


C'est intéressant que tu soulèves cette dimension, car certains journalistes trouvent que le travail est un frein un peu trop simple à leur relation. Je pense pourtant que le récit est très actuel. Nombre d'histoires d'amour sont complexifiées par le travail dans nos vies, le rapport à l'argent et le rapport de classes. On n'a jamais voulu que ce soit discursif dans le film, il y a juste une scène de dispute où le personnage d'Étienne laisse échapper « c'est toujours pareil avec les gens comme vous ». Ce « vous », c'est les gens des pays de l'est. Il y a une forme de racisme économique intégré dans le milieu des routiers français. Depuis que les frontières de l'Union Européenne se sont élargies il y a une quinzaine d'années, le commerce est devenu ultra-libéral, le travail a été récupéré par des gens qui sont plus compétitifs, notamment des pays de l'est. Aujourd'hui ce sont les philippins, les sri-lankais et d'autres qui viennent faire du transport en Europe, parce qu'ils cassent les prix. Et ça, c'est le capitalisme qui le créé.Pour moi, le seul frein qu'il pouvait y avoir à leur histoire d'amour pour être moderne, ça n'était ni l'identité sexuelle, ni les origines, mais le rapport au territoire, qu'il soit géographique ou économique. Et c'est vraiment Romeo & Juliette : un européen de l'ouest qui tombe amoureux d'un européen de l'est, avec leurs a priori. Mais cet amour qu'ils ont l'un pour l'autre va créer une nouvelle fraternité. Et pour moi c'était important que ça ne soit pas discursif, il fallait que tout passe par les regards, les corps. La scène où Étienne traverse l'autoroute à pieds, c'était une manière de montrer que l'homme est plus fort que la route, qu'on se croit toujours plus fort que le capitalisme. Pourtant, juste après, il retire sa ceinture dorsale parce qu'il vient pour faire l'amour, et la douleur stoppe l'excitation. La route est plus insidieuse, elle est dans les corps. Comme le capitalisme qui est déjà ancré en nous, dans nos représentations et dans notre façon d'aimer et notre sexualité. Le film est là pour dézinguer tout ça. Dire qu'à un moment donné, la consommation sexuelle, jouir sans dire bonjour ni échanger les prénoms, c'est dommage. Je voulais questionner ça, le temps qu'on accorde à l'autre. C'est la question qui m'obsédait pendant tout le processus de création : on passe toute notre vie à travailler, pour la gagner, pour être libre, pour être digne, mais quel temps il nous reste pour nous aimer ?



Avec Alexis Manenti, Julian Świezewski, Armindo Alves De Sa. France, 90 minutes.

bottom of page