Cannes : Rencontre avec Asghar Farhadi "L'âme de mes films sera toujours iranienne"
- Elli Mastorou

- il y a 1 jour
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À l'occasion de la sortie d'Histoires Parallèles, nous avons pu nous entretenir avec le cinéaste Asghar Farhadi.
Une romancière espionne ses voisins et invente une histoire à partir de ce qu'elle voit : Histoires Parallèles est sur le fil entre la réalité et la fiction. Diriez-vous que c’est un film sur le pouvoir de l’imaginaire ? Quelle a été votre inspiration ?
J’essaie toujours d’éviter de raconter de quoi parlent mes films. Mais ici en l'occurrence, pour la première fois, j’ai cédé à la tentation d'adapter travail de quelqu'un d'autre. J'ai reçu la proposition d’adaptation de la série Le Décalogue de Krzysztof Kieslowski. Au départ j’ai refusé car je n’étais pas intéressé par l’idée de réaliser une série. Mais quelque temps plus tard, j’ai échangé avec Krzysztof Piesiewicz (qui malheureusement est décédé ce 14 mai), le scénariste de Kieslowski et ça m'a convaincu de relever le défi, pour une fois, d’adapter la matière cinématographique d'un autre réalisateur, et d'écrire un scénario inspiré du scénario d'un autre. Et au final, le processus d’adaptation est devenu le sujet du film lui-même, qui raconte comment la réalité et la fiction se nourrissent l’une de l’autre. C’est d'ailleurs un sujet très actuel : aujourd’hui nous avons tous des écrans, qui nous servent de télescopes pour observer la vie des autres, et avoir l’impression que nous les connaissons (comme le personnage d’Isabelle Huppert dans le film NDLR ).

Comment avez-vous filmé les deux aspects du récit, le "vrai" et le "faux" ?
Nous avons commencé par tourner la partie fictive, en studio. Ensuite nous avons tourné la partie réelle dans un appartement. Pour différencier les deux endroits, je voulais que ce soit subtil, donc il y a des petites différences de couleur, d'objets, de lumière, de costumes... Je ne voulais pas que ce soit trop évident. J'ai demandé aux comédiens d'avoir un jeu un peu plus théâtral dans la partie fiction, et plus naturaliste, plus proche du jeu des acteurs de mes films, dans la partie réelle.

Un mot sur Isabelle Huppert : comment c’était de travailler avec elle ?
C’était une expérience fantastique. Elle était géniale, tout comme tout le reste du casting. On peut obtenir quelque chose de vraiment intéressant de la part d'un comédien ou d'une comédienne quand la relation n'est pas uniquement une collaboration artistique ou une relation professionnelle, mais que vous avez une véritable connexion, et que vous créez quelque chose ensemble. Ce qui était fascinant chez Isabelle, c'est qu'elle ne voulait aucune explication. C'est quelqu'un d'extrêmement professionnel, probablement l'actrice la plus professionnelle avec qui j'ai travaillé. Elle n'a pas besoin de creuser ou de sur-analyser les situations, ou son personnage. Elle n'a pas besoin de tout comprendre, elle n'a pas envie qu'on lui raconte tout le détail. Elle offre, elle incarne, et c'est à vous de choisir ce qu'elle vous donne.

Vous avez tourné en Iran, en France, en Espagne… N’avez-vous jamais été tenté par l’idée de vivre à l’étranger ?
Le cœur et l’âme de mes films seront toujours iraniens, car ils proviennent de mon inconscient. Ce qui est sûr c'est que l'Iran est ma maison, et que je vivrai toujours en Iran. Je travaille à l'étranger avec plaisir, mais je souhaite vivre dans mon pays, parce que malgré toutes les difficultés c’est là que je me sens le plus vivant. Ici, quand je marche dans la rue, autour de moi il y a juste des passants, il n'y a pas d'interaction, je ne me sens pas comme faisant partie d’un mouvement. A Téhéran, il y a un bouillonnement, des choses inattendues arrivent constamment. C'est inspirant, pour vivre, mais aussi pour créer. Par exemple, Il y a quelques semaines, je marchais dans les rues de Téhéran, et j’ai croisé une femme, qui m’a reconnu et qui est revenue sur ses pas, pour me dire, les larmes aux yeux : « Merci d’être ici. » C'est-à-dire, merci de rester en Iran, malgré la guerre. C'est quelque chose qui ne m'arriverait jamais à l'étranger, cela a une signification particulière pour moi, et je ne l'oublierai jamais.
Avec Isabelle Huppert, Adam Bessa, Virginie Efira, Pierre Niney. France/Belgique/Italie, 139 minutes.



